Catholicisme : un feu purificateur

Catholicisme : un feu purificateur

Et si l’incendie de Notre Dame nous disait aussi quelque chose d’essentiel sur le feu qui ravage notre Eglise ! 

Lundi devant les images terribles retransmises par toutes les télévisions, je n’ai pas trouvé la force d’écrire autre chose, sur les réseaux sociaux, que ces quelques mots : « Notre Dame en feu. Je reste sans voix. Et les larmes qui me viennent aux yeux me disent que nous pleurons aussi un peu sur nous-mêmes. Sur notre pays que nous ne sommes plus sûrs de savoir aimer. Que Dieu nous garde ! »

Faire une relecture spirituelle de ce que nous avons vécu au cours de cette nuit

Dans les heures qui ont suivi, des choses fortes ont été dites et écrites, ici et là, qu’il faudra savoir relire. Aujourd’hui, comment ne pas être tenté de faire une relecture spirituelle de ce que nous avons vécu, en secrète communion les uns avec les autres, au cours de cette nuit où nous avons craint un instant que les tours de Notre Dame puissent disparaître après la flèche engloutie dans les entrailles de la cathédrale ? Un relecture à faire en lien avec la crise sans précédent que traverse l’Eglise catholique, y compris dans notre pays ! 

Et si l’attachement des Français à Notre Dame, qu’ils ont ressenti et peut-être découvert ce soir-là au fond d’eux-mêmes, dans l’angoisse de sa possible disparition, leur avait révélé, tout aussi enfoui, aussi inavouable, un secret attachement à l’Eglise qui, pour beaucoup, fait partie de leur patrimoine intime. Même s’ils ont pu, depuis, prendre leurs distances avec elle, pour des raisons qui ne sont pas toutes illégitimes !

Et si la peur de voir s’effondrer les tours de Notre Dame, avait nourri, en eux, la peur mimétique de voir l’Eglise disparaître du paysage Français ? Pour les deux mêmes types de raisons : parce qu’aux yeux de certains elle structure notre identité nationale indépendamment même de toute référence explicitement religieuse ; parce que, pour d’autres, elle reste porteuse de sens, de transcendance, d’espérance, dans un monde tenté par le nihilisme !

Et si, pour les chrétiens, la chute de la tour nord et celle de la tour sud auraient pu représenter aussi, potentiellement et symboliquement, l’effondrement des deux piliers de notre Eglise : Pierre et Paul. L’apôtre qui convertit les “déjà croyants“ à la nouveauté radicale de l’Evangile et celui qui va porter la Parole aux périphéries du monde ?

Et si la chute des deux tours avait eu pour effet de faire taire à jamais les cloches de Notre Dame, ces messagères du Ciel, rendant la ville à la seule rumeur du quotidien ! Comme le silence des héritiers de Pierre et Paul refermerait pour longtemps le livre de la Parole de Dieu.

Nous méritons mieux qu’une reconstruction à l’identique

« Nous allons reconstruire Notre Dame » s’est engagé le Président de la République. Et déjà les  producteurs de bois font savoir qu’ils offrent 1300 chênes pour reboiser le toit de la cathédrale… à l’identique ! Tandis qu’un prêtre plaide dans la Croix que “Notre Dame mérite mieux que cela“. Que la charpente pourrait être faite d’un tout autre matériau et la flèche, qui ne datait jamais que du XIXe siècle, être remplacée à la hauteur de l’autel, par un puits de lumière…

Notre Eglise est en feu, sous l’accumulation des scandales. Et nous voyons, pareillement, s’opposer les tenants d’une reconstruction institutionnelle à l’identique, au nom de la fidélité à l’Eglise de toujours… et ceux qui considèrent qu’elle « mérite mieux » que cela, que certains ajouts des siècles, qui s’effondrent sous nos yeux, emportés par le brasier, ne doivent pas être remplacés pièce pour pièce et qu’ouvrir un “puits de lumière“ pourrait être une manière de rebâtir notre Eglise pour le monde qui vient ! 

Dans L’œuvre au noir, Marguerite Yourcenar fait dire au prieur : « Peut-être (Dieu) n’est-il, dans nos mains, qu’une petite flamme qu’il dépend de nous d’alimenter et de ne pas laisser éteindre (…) Combien de malheureux qu’indigne la notion de son omnipotence accourraient du fond de leur détresse, si on leur demandait de venir en aide à la faiblesse de Dieu ! » Transposons : « Peut-être (l’Eglise) n’est-elle, dans nos mains, qu’une petite flamme qu’il dépend de nous d’alimenter et de ne pas laisser éteindre (…) Combien de malheureux qu’indigne la notion de son omnipotence accourraient du fond de leur détresse, si on leur demandait de venir en aide à sa faiblesse ! » Peut-être y sommes nous ! Grâce à Dieu ! Et, qui sait, grâce à l’incendie de Notre Dame ?

20 comments

  • C’est rare que je prenne la plume pour exprimer mon ressenti profond sans m’appuyer sur une lecture ou sur l’avis d’experts ou d’amis en qui j’ai confiance. Mais là s’en est trop ! L’incendie de Notre Dame est un drame émouvant, architectural, historique d’accord !

    Mais ce n’est rien à comparer avec le désastre spirituel et pastoral qui est en train de se jouer depuis que le flammes se sont éteintes.

    L’afflux d’argent, la vague d’engagements politiques et médiatiques, le tsunami de contre-vérités évangéliques sont en train de noyer ma foi en Jésus Christ, pauvre, souffrant et humble.

    Notre identité chrétienne, comme ils disent tous (monseigneurs, présidents, 1er ministre, historiens, journalistes, politiciens etc..) est dans la croix apparemment encore et toujours en place et non dans le coq récupéré. Le président et son gouvernement sont « petits joueurs » : 5 ans pour relever un temple, j’en connais un qui l’a fait en 3 jours…et c’est justement CELUI que l’on va fêter à partir de demain jour du « lavement des pieds », donc jour de l’agenouillement de Dieu.

    J’espère que nos clercs outragés et fatigués sauront se laisser réchauffer et éclairer par ce rayon de lumière qui peut enfin arriver directement sur l’autel par le trou béant laissé par l’effondrement d’un flèche symbole d’une puissance déchue. Quant aux autres, les clercs maltraitants et déviants, je les laisse à leurs illusions et autres adorations païennes.

    Bien fraternellement

    Denis

    Reply
    • Vrai aussi que ce « drame spirituel et pastoral » qui suit l’extinction des flammes a été précédé de tant d’autres au moins aussi graves, … bien plus graves a mon sens! Un drame de plus.
      Ne pourrait-on pas retenir pour aujourd’hui, avant tout, l’élan de fraternité planétaire, réel, fugace et fragile, comme signe spirituel d’une humanité apte à positiver face aux forces du mort ?
      Qui se rappelle les milliers de juifs crucifiés a peu près au moment de la naissance de Jésus dans le cadre de révoltes messianiques?
      Qui se souviendra dans 2000 ans des 4 et 19 septembre 1914 quand des bombardements ont détruit ND de Reims? Là ce n’était pas accidentel mais le résultat d’un acte de puissance et de volonté de domination a tout prix.

      Reply
  • Le paradoxe des « monuments historiques  »
    Comme tous les éléments de notre patrimoine qui s’inscrivent dans la longue durée notre attachement y est d’autant plus fort qu’ils n’ont jamais été figés dans leur forme . C’est là leur paradoxe . Notre Dame de Paris ne fait pas exception à la règle puisque il est sans doute impossible de dire de cette cathédrale : voilà ce qu’elle est , donc voilà ce qu’elle doit rester .

    Entre le projet du XII°siècle , ce qu’elle fut lors de sa construction, ce qu’il en restait avant sa restauration par Viollet Leduc , ce qu’elle fut après et ce qu’elle pourrait être demain , elle n’a cessé d’évoluer dans sa forme tout en restant fidèle à ce pourquoi elle fut construite . c’est sans doute pour cela , parce qu’elle a su évoluer en permanence qu’elle est encore capable de nous parler aujourd’hui , de faire sens pour tous , catholiques ou pas .

    N’ayant aucune compétence en architecture gothique , je n’entrerai pas dans le débat technique salutaire sur ce qu’il convient de faire après cet incendie pour être fidèle réellement à l’identité de cette cathédrale et à sa capacité à faire sens pour tous encore aujourd’hui ( il faut souligner à cet égard la pertinence et la profondeur de la réaction de J L Mélanchon ).

    Même si je n’aime pas trop la métaphore du feu purificateur notamment parce que je porte en ma mémoire les autodafes des années trente en Allemagne , désolé René ) la comparaison avec la menace d’une destruction de l’idée que nous nous faisons de notre église et de l’expression de notre foi que nous avons tendance à vouloir figée pour l’éternité garde toute sa pertinence .
    C’est peut être le moment de se rappeler ce qu’écrivait Dietrich Bonhoeffer quelques jour avant son exécution : le projet de Dieu passe peut être par la renonciation à l’idée que nous nous faisons de son projet pour l’humanité . ( ma citation , de mémoire, n’est pas littérale et je m’en excuse mais je pense être fidèle à son sens )
    Le temps des cathédrales qui se conjugue aussi au présent , on vient de s’en apercevoir douloureusement , n’est il pas d’abord le temps de la spiritualité avant que d’être celui de la norme et de la règle aussi nécessaires soient elles ?

    Reply
    • J’aimerais bien que tu me dises ce que tu entends par « spiritualité » toi dont le discours me parait grande partie dépourvu de spiritualité justement
      Pr ailleurs tu dis ,ici ou ailleurs ,je ne sais plus
      que les cathos dans mon genre glisseraient allègrement sur le samedi saint que nous serions en train de vivre,notion que je ne rejette en rien si ce n’est que nous sommes dans l’attente et la certitude de Pâques et donc absolument pas dans la désespérance qu’ont eu à subir les apôtres et les compagnons d’Emmaûs,et en même temps on ne peut oublier que »le Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde »

      Reply
      • A Dominique ,
        1) Très banalement , ce que j’appelle « spiritualité  » c’est cette dimension que les grecs nommaient « pneuma  » , c’est à dire cette capacité à ressentir ce qui nous dépasse , qui ne vient pas uniquement de notre psyché et qui nous élève .
        Notre Dame a cette capacité à rendre tangible cette dimension de l’âme qui dépasse ses traductions religieuses comme l’ont montré les réactions spontanées de tout un peuple indépendamment des références religieuses ou philosophiques de chacun .

        Avant d’arrêter les modalités précises de la reconstruction ou de la restauration qui seront aussi déterminées par des contraintes de toutes sortes ‘(architecturales , esthétiques , politiques , religieuses et réglementaires ) je crois qu’il convient préalablement de s’attacher à rendre compte de la dimension spirituelle qui transcende sa seule dimension chrétienne catholique , qui émanait et devrait encore pouvoir émaner de Notre Dame et qui constitue son identité et sa spécificité dans sa capacité à parler à l’âme de chacun de ceux qui y entrent .

        2) Sur le » long samedi » nous avons tous tendance à l’évacuer car c’est le temps ou nous savons que nous sommes tous voués à la mort et que nous ne pouvons nous résigner . C’est le temps du combat spirituel qu’est notre vie , le temps du choix toujours à faire concrètement dans le quotidien de nos vies et que rappelle le chapitre 30 du Deutéronome au verset 19 « j’ai mis devant toi la vie et la mort , choisis la vie  »
        Si dans la foi , je sais que la vie de jésus , parce qu’il a toujours choisi la vie n’a pas pu laisser de prise à la mort et que le matin de Pâques le tombeau était vide parce que Dieu l’avait ressuscité , encore faut il en rendre compte par ce que nous vivons nous même dans la banalité heureuse mais aussi souffrante du quotidien . La foi au Christ c’est comme l’amour ; il ne suffit pas d’en parler nous n’en témoignons que par nos actes . Voilà pourquoi il ne faut pas faire l’impasse sur ce long samedi , c’est le temps de nos vies .

        Reply
        • Merci de ta réponse ,mais peut-être que cela est dû à mon âge (74) mais en ce qui me concerne il y a déjà pas mal de temps que je suis résigné à la mort. Par ailleurs, et comme je l’ai déjà dit je ne fais pas l’impasse sur ce « long samedi » mais je crois ne pas avoir le même regard que toi. Quant à témoigner de notre foi au CHRIST, par nos actes je ne crois pas que beaucoup n’en soient pas convaincus

          Reply
  • Lundi j’étais sidérée et triste, j’ai prié, seule devant les images. Depuis le déferlement de déclarations et de promesses de dons pas anonymes du tout me laisse bien plus désemparée et il me semble qu’il nous faut dire et redire le psaume 126 :
    « Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain ; si le Seigneur ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes. »
    Cette précipitation à faire avant de prier et de demander : « Seigneur que veut ? Seigneur me voici, parle, ton serviteur écoute ». Si je comprends bien que les mesures de conservation ne peuvent être différées tout comme nos manifestations de gratitude envers les pompiers, l’emballement qui saisit certains décideurs n’aurait-il pas pu attendre au moins que se déroulent la semaine sainte et l’octave de Pâques ? Que s’agit-il de rebâtir : un symbole de la France, un bâtiment qui fut le lieu d’événements historiques, un chef d’œuvre artistique, un élément de l’industrie touristique, le lieu de conversions célèbres ou une cathédrale ?
    Faisons silence et prions.

    Reply
  • Ce sont en premier des remerciements que je vous adresse pour votre relecture spirituelle de cet événement. Je ne peux que vous inciter à perdurer dans cette veine afin de manifester un peu plus votre être spirituel tout autant que votre valeur indéniable de journaliste et de connaisseur des rouages de votre église et ses problèmes.
    Ainsi il est beaucoup plus possible de se retrouver sur un essentiel, en abordant les choses sous cet angle.

    L’attachement des Français à leur histoire est viscéral, au sens qu’il est au-delà des raisonnements théoriques et autres constructions intellectuelles. Les viscères c’est notre intelligence intérieure du cœur et notre identité. Un tel drame y porte atteinte qu’on n’en ait conscience non. Les viscères sont vitales. Sans histoire, sans passé, une nation serait atteinte collectivement par la maladie d’Alzheimer. Nul n’a d’avenir s’il n’a pas de passé.

    Même si je suis en rupture avec la chrétienté, je suis comme beaucoup avec un passé culturellement catholique vu mon grand âge. À l’instar de millions de personnes. Face à l’événement tragique des souvenirs remontent et une nostalgie ressort alors que les souvenirs douloureux s’estompent un instant.

    Un secret attachement ? Vous mettez probablement dans l’expression quelque chose comme une espérance. Pas sûr cependant. Il faut que soit passée au feu une église qui a perdu son âme. Je parle d’un ensemble structurel, pas de chacune des personnes humaines. On peut avoir un cœur humain, et remplir une fonction détestable par errance ou par fidélité à ce qui ne la mérite plus. Changer suppose un courage monstre.

    Vous avez parfaitement raison. Reconstruire à l’identique serait une symbolique désastreuse et passéiste. La démonstration d’une volonté de continuer tout comme avant alors qu’il faudrait tout changer.
    L’Évangile suppose un changement radical. Mais la radicalité doit être une permanence au jour le jour. Voir dans la radicalité une vérité immuable pour les siècles des siècles est une hérésie. C’est pourquoi actuellement l’institution capote. L’espérance que tout redevienne comme avant par la grâce du Saint Esprit me semblait un péché contre ce dernier.

    Dans « l’aujourd’hui des Évangiles » de Jean-Claude Barrault, ce curé qui s’est fait virer en disant trop de vérité, et qui écrivait : (je cite de mémoire et ne garantit pas le mot à mot, mais l’esprit) les structures institutionnelles telles que l’église, c’est comme les chaussettes, il faut en changer très souvent…
    les chaussettes actuelles de l’église font qu’elle sent des pieds !… Jusqu’à la tête…

    Je forme l’espoir qu’une certaine conversion puisse se faire grâce à cet esprit purificateur. Peut-être que le jour où je sentirais l’odeur de bonnes chaussettes je reviendrai… je crains toutefois d’être mort entre-temps !

    Reply
    • A chacun de faire sa propre lessive de chaussettes pour que l’Eglise de Jésus-Christ embaume tout l’univers. Dès cet instant . Il y a urgence pour que notre monde croit en Celui que Dieu Notre Père nous a envoyés et qui nous livre sans cesse son Esprit de paix

      Reply
  • L’Évangile du jour lu lundi au moment où Notre Dame s’est embrasée était le récit du parfum précieux répandu sur Jésus par Marie de Béthanie, geste critiqué par Judas, et de la réponse de Jésus : « Laisse-la observer cet usage en vue de mon ensevelissement ! Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. » (Jean 12, 1-11)

    Reply
  • Refaire la charpente en d’autres matériaux que le bois est sans doute techniquement opportun et une précaution salutaire (comme à Reims).
    En revanche, la flèche de Violet-le-Duc, même tardive et différente de la flèche originelle, était de belle facture, respectant l’esprit du gothique. Vouloir la remplacer par « un nouveau geste architectural », par une flèche « adaptée aux enjeux de notre époque » me paraît manquer singulièrement d’humilité et de sens spirituel.

    Reply
  • Merci, René, pour cette belle méditation dont je partage tout à fait l’esprit et qui inspirera mon homélie de samedi soir. A travers « notre » cathédrale, ce n’est pas seulement notre Eglise qui brûle, c’est aussi notre pays et notre planète. Mieux, comme l’a dit un spectateur, « c’est Dieu qui brûle ». La foule qui regarde silencieuse, sidérée et impuissante ressemble à la foule qui devait regarder Jésus sur la croix. La cathédrale brûlée, c’est le tombeau vide. Avec, au milieu, ce signe extraordinaire, cette croix dorée, signe de résurrection. Restaurer, reconstruire, ou réparer, selon l’appel que François d’Assise avait entendu ? Dans réparation, il y a bien l’idée de reconstruction mais non sans avoir réparé le mal commis. La résurrection est à ce prix. La croix indique le chemin. Comme dans la tradition réformée, c’est une croix vide qui est signe de résurrection. C’est vrai pour chacun, pour notre Eglise, pour notre nation, pour notre planète.

    Reply
    • Merci, cher Jean-Pierre, pour ce retour. Mardi je me sentais fraternellement proche, lors de la messe chrismale, pour célébrer tes 50 ans de sacerdoce. Oui, je crois que cet incendie de Notre Dame nous quetionne au plus profond et sera source de fécondité. Heureuse fête de Pâque !

      Reply
  • Samedi Saint
    Homélie sur l’ensevelissement du Christ (extraits) de St Epiphane de Salamine (mort en 406)

    « Un grand silence règne aujourd’hui sur la terre, un grand silence et une grande solitude. Un grand silence parce que le Roi dort. La terre a tremblé et s’est calmée parce que Dieu s’est endormi dans la chair et qu’il est allé réveiller ceux qui dormaient depuis des siècles. Dieu est mort dans la chair et les enfers ont tressailli. Dieu s’est endormi pour un peu de temps et il a réveillé du sommeil ceux qui séjournaient dans les enfers…
    Il va chercher Adam, notre premier Père, la brebis perdue. Il veut aller visiter tous ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort. Il va, pour délivrer de leurs douleurs Adam dans ses liens et Eve, captive avec lui, lui qui est en même temps leur Dieu et leur Fils. Descendons donc avec lui pour voir l’Alliance entre Dieu et les hommes… Là se trouve Adam, le premier Père, et comme premier créé, enterré plu profondément que tous les condamnés. Là se trouve Abel, le premier mort et comme premier pasteur juste, figure du meurtre injuste du Christ pasteur. Là se trouve Noé, figure du Christ, le constructeur de la grande arche de Dieu, l’Eglise… Là se trouve Abraham, le père du Christ, le sacrificateur, qui offrit à Dieu par le glaive et sans le glaive un sacrifice mortel sans mort. Là demeure Moïse, dans les ténèbres inférieures, lui qui a jadis séjourné dans les ténèbres supérieures de l’arche de Dieu. Là se trouve Daniel dans la fosse de l’enfer, lui qui, jadis, a séjourné sur la terre dans la fosse aux lions. Là se trouve Jérémie, dans la fosse de boue, dans le trou de l’enfer, dans la corruption de la mort. Là se trouve Jonas dans le monstre capable de contenir le monde, c’est-à-dire dans l’enfer, en signe du Christ éternel. Et parmi les Prophètes il en est un qui s’écrie : « Du ventre de l’enfer, entends ma supplication, écoute mon cri ! » et un autre : « Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur, écoute mon appel ! » ; et un autre : « Fais briller sur nous ta face et nous serons sauvés… »

    […]

    Mais, comme par son avènement le Seigneur voulait pénétrer dans les lieux les plus inférieurs, Adam, en tant que premier Père et que premier créé de tous les hommes et en tant que premier mortel, lui qui avait été tenu captif plus profondément que tous les autres et avec le plus grand soin, entendit le premier le bruit des pas du Seigneur qui venait vers les prisonniers. Et il reconnut la voix de celui qui cheminait dans la prison, et s’adressant à ceux qui étaient enchaînés avec lui depuis le commencement du monde, il parla ainsi : « J’entends les pas de quelqu’un qui vient vers nous. » Et pendant qu’il parlait, le Seigneur entra, tenant les armes victorieuses de la croix. Et lorsque le premier Père, Adam, le vit, plein de stupeur, il se frappa la poitrine et cria aux autres : « Mon Seigneur soit avec vous ! » Et le Christ répondit à Adam : « Et avec ton esprit. » Et lui ayant saisi la main, il lui dit : « Eveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. » Je suis ton Dieu, et à cause de toi je suis devenu ton Fils. Lève-toi, toi qui dormais, car je ne t’ai pas créé pour que tu séjournes ici enchaîné dans l’enfer. Relève-toi d’entre les morts, je suis la Vie des morts. Lève-toi, œuvre de mes mains, toi, mon effigie, qui a été faite à mon image. Lève-toi, partons d’ici, car tu es en moi et je suis en toi… A cause de toi, moi ton Dieu, je suis devenu ton fils ; à cause de toi, moi ton Seigneur, j’ai pris la forme d’esclave ; à cause de toi, moi qui demeure au-dessus des cieux, je suis descendu sur la terre et sous la terre. Pour toi, homme, je me suis fait comme un homme sans protection, libre parmi les morts. Pour toi qui es sorti du jardin, j’ai été livré aux juifs dans le jardin et j’ai été crucifié dans le jardin…

    […]

    Regarde sur mon visage les crachats que j’ai reçus pour toi afin de te replacer dans l’antique paradis. Regarde sur mes joues la trace des soufflets que j’ai subis pour rétablir en mon image ta beauté détruite. Regarde sur mon dos la trace de la flagellation que j’ai reçue afin de te décharger du fardeau de tes péchés qui avait été imposé sur ton dos. Regarde mes mains qui ont été solidement clouées au bois à cause de toi qui autrefois as mal étendu tes mains vers le bois… Je me suis endormi sur la croix et la lance a percé mon côté à cause de toi qui t’es endormi au paradis et as fait sortir Eve de ton côté. Mon côté a guéri la douleur de ton côté. Et mon sommeil te fait sortir maintenant du sommeil de l’enfer. Lève-toi et partons d’ici, de la mort à la vie, de la corruption à l’immortalité, des ténèbres à la lumière éternelle. Levez-vous et partons d’ici et allons de la douleur à la joie, de la prison à la Jérusalem céleste, des chaînes à la liberté, de la captivité aux délices du paradis, de la terre au ciel. Mon Père céleste attend la brebis perdue, un trône de chérubin est prêt, les porteurs sont debout et attendent, la salle des noces est préparée, les tentes et les demeures éternelles sont ornées, les trésors de tout bien sont ouverts, le Royaume des Cieux qui existait avant tous les siècles vous attend. »

    Extraits tirés du Lectionnaire patristique pour les dimanches et pour les fêtes de Jean-René Bouchet, Cerf, pp. 186-189.

    Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *