Jean Delumeau, passeur de mémoire

Jean Delumeau, passeur de mémoire

Le grand historien qui vient de nous quitter était un homme de foi. Je lui dois beaucoup.

Je suis très triste d’apprendre la mort, à 96 ans, du grand historien Jean Delumeau. J’avais pour lui une grande admiration, mêlée d’estime et d’affection. C’est en forme d’hommage, et parce que le propos s’y prêtait, que j’avais ouvert mon dernier livre, publié en octobre dernier, sur l’évocation d’un repas partagé où il avait semblé prophétiser les années sombres que traverse notre Eglise.

« Jean Delumeau m’avait donné rendez-vous dans un petit restaurant proche du Collège de France où il avait longtemps occupé la chaire d’histoire des mentalités religieuses dans l’Occident moderne. Nous vivions alors les dernières années du pontificat de Jean-Paul II. ( Et, du fait de sa longue maladie, une sorte de « vacance » du pouvoir) (…) J’avais partagé avec l’historien le souvenir que m’avait laissé la lecture passionnée de son livre paru en 1977: Le christianisme va-t-il mourir ?. À cette question l’auteur répondait, bien sûr, par la négative s’agissant de la foi, mais sa critique était féroce, déjà, concernant l’aveuglement et l’immobilisme de l’institution, héritière d’une histoire deux fois millénaire marquée par sa fascination pour le pouvoir et son emprise sur les âmes. Et c’est alors qu’il avait décoché son scud. Avec la froideur du clinicien, il avait évoqué devant moi la possible implosion du gouvernement central de l’Église catholique, à l’image de celui du parti communiste de l’Union soviétique. Et pour les mêmes raisons: centralisation excessive du pouvoir, étanchéité organisée entre les différents lieux de décision, interdiction faite aux subordonnés de faire remonter les questions qui fâchent et d’accepter la mise en débat de dispositions déjà tranchées, lourdeurs, paralysie, rivalités, copinage, malversations financières, corruption, culture du secret et de la délation… Honnêtement, n’est-ce pas ce que nous avons découvert, simultanément ou progressivement, depuis au moins deux décennies ? » (1) 

Comme on vient de le lire, je m’étais passionné à la lecture de son Le Christianisme va-t-il mourir ? (2) Au point de vouloir en noter quelques citations dans un premier carnet de lecture inauguré à cette occasion… C’était en 1980. J’en suis aujourd’hui à la page 3282 de ces mêmes carnets ! En partie grâce à lui. 

Première citation de mes carnets : « Avec le recul du temps, il apparaît que le principal péché de l’Eglise au cours des âges, est d’être devenue un pouvoir et donc, par la force des choses, un instrument d’oppression. » Et cette autre, que je reprends dans le chapitre de  conclusion de mon livre : « En somme, le christianisme ne peut plus être maintenant qu’un christianisme populaire d’où le cléricalisme, sous toutes ses formes, sera exclu. » Y a-t-il propos plus contemporain que ce livre publié il y a un demi-siècle ? 

Mon premier contact personnel avec Jean Delumeau fut téléphonique. Cette même année 1980, Jean-Charles de Fontbrune venait de faire paraître un premier livre sur Nostradamus qui avait connu un immense succès populaire. Pour Pèlerin où je n’étais alors que simple journaliste, le grand historien m’avait décortiqué le contexte culturel et historique de ces « prophéties », m’initiant à la question du millénarisme. Je me souviens de sa dernière phrase, au terme d’un long entretien. Alors que je lui demandais s’il souhaitait relire le texte de l’interview, il m’avait répondu « Je vous fais toute confiance, et surtout n’hésitez pas à me corriger… » Corriger un professeur au Collège de France ? Il y avait là toute l’humble grandeur de cet homme qui m’a fait l’aimer sur le champ. 

J’ai lu une large partie de son œuvre dont la Peur en Occident et Le péché et la peur où il montre bien, en historien rigoureux, comment l’Eglise catholique a exercé un pouvoir sur les âmes en nourrissant chez elles la peur de l’enfer et de la damnation. Mais aussi des ouvrages plus intimes comme son Ce que je crois, où il parlait de sa foi.

Nous nous sommes revus. Je lui ai rendu visite chez, lui, près de Rennes, pour un long entretien. Il m’a plusieurs fois invité à déjeuner, lorsqu’il passait par Paris. Je sais les qualités humaines qu’il a su déployer dans sa vie familiale, paroissiale… Et le soutien qu’il a toujours apporté à celles et ceux qui, dans l’Eglise, souhaitaient retrouver la flamme ardente de l’Evangile.

C’est peu que cet hommage. Mais il vient du cœur. Adieu monsieur ! 

  1. René Poujol, Catholique en liberté, Ed. Salvator 2019, p. 23-24. 
  2. Jean Delumeau, Le christianisme va-t-il mourir ?, Hachette, Paris, 1977.

5 comments

  • « Guetter l’aurore  » C’est le titre de la dernière partie du volume de la collection « bouquin » regroupant plusieurs de ses livres . C’est ce que je souhaite retenir de la vie et de l’oeuvre de Jean Delumeau .Il fut un guetteur d’aurore dans l’expression et la formulation de notre foi . Lui qui connaissait si bien ce que l’expression de la foi avait pu nourrir comme peur dans nos sociétés au cours de l’histoire avait gardé chevillé au corps et à l’esprit l’espérance profonde qui est au cœur du message évangélique .
    Ce volume de la collection « bouquin » contient aussi un dossier relatif aux réactions qu’avait suscité son livre « le christianisme va t il mourir » .On peut y mesurer ce que ce livre avait de prophétique .
    Comme il l’a écrit dans sa dernière confession de foi , je crois que pour lui maintenant l’aurore s’est définitivement levée .
    Merci à Jean de nous avoir aidé à penser et à purifier notre foi .

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  • Passer des années, des dizaines d’années sur le passé, donne une liberté du regard, et une perspicacité pour lire les signes de l’avenir. Prophétique Delumeau ? Oui, sans doute ou peut-être. Je dirais plus simplement : un très grand et haut historien, donc prêt à comprendre ce qui s’ouvre devant.

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    • Jean n’était pas seulement un historien de grande envergure. C’était aussi un chrétien engagé et pas seulement dans le débat intellectuel de haut niveau. Une fois en retraite il a notamment rejoint l’équipe des catéchistes de sa paroisse. De plus « Le christianisme va t’il mourir? ou « Ce que je crois » ne sont pas des livres d’histoire. Rappelez vous l’amplleur de la polémique lorsque « le christianisme va t’il mourir ? » a reçu un prix catholique de littérature. J’ai plus connu l’homme et l’homme de foi que l’historien. J’ai aimé les deux .

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  • Un grand bonhomme !
    En 1971, je me souviens avoir correspondu avec lui. Nous étions trois étudiants à travailler
    sur « l’idée de séminaire au concile de Trente »…Chaleureux, attentif, encourageant,.
    J(‘ai aussi dans ma bibliothèque « l’Histoire des pères et de la paternité » que jean Delumeau et Daniel Roche avait « commis ».(Larousse 1990)
    A Dieu, monsieur !

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