Homélie pour l’Abbé Pierre

L’Abbé Pierre aurait eu 100 ans le 5 août 2012. Ce jour-là, à l’abbaye de Sylvanès (Aveyron) le fr. André Gouzes m’avait demandé, en guise d’homélie dominicale,  d’évoquer la mémoire du vieux prêtre. Voici le texte de mon intervention, mis en ligne pour le sixième anniversaire de sa disparition.

Chers amis,

Certains d’entre-vous penseront peut-être que lorsqu’ils viennent à la messe, le dimanche, c’est pour entendre commenter la Parole de Dieu, non pour subir, de la part d’un laïc, le panégyrique d’une célébrité défunte, fut-elle prêtre de l’Eglise catholique.

Pourtant, toute la tradition biblique à laquelle nous sommes attachés nous dit qu’à travers l’Histoire, Dieu parle aussi par ses prophètes. Et nous croyons fermement qu’il est, aujourd’hui comme hier, des hommes et des femmes qui «disent» Dieu. L’abbé Pierre était de ceux-là.

C’est pourquoi, évoquer sa mémoire en ce dimanche d’été qui coincide précisément avec le 100e anniversaire de sa naissance, n’est pas hors de propos.

Je n’aborderai, ce matin, qu’un aspect du message qu’il nous laisse, parcequ’il demeure d’une actualité criante : comment articuler justice et charité, combat contre la pauvreté et amour des «plus souffrants» puisque c’était-là son expression favorite ?

En 1957, trois ans après l’«insurrection de la bonté» qui l’avait rendu célèbre, le sémiologue Roland Barthes, dans son livre Mythologies, se demandait si l’engouement des Français pour la charité, façon abbé Pierre, ne trahissait pas leur refus de s’attaquer aux causes réelles de l’injustice. C’est là un procès que l’on a fait, bien souvent, aux catholiques. Non sans raison, parfois. 

Pour l’abbé Pierre, ce combat pour la dignité des plus pauvres sera l’œuvre de sa vie. En agissant ainsi, contrairement à une idée fausse, il n’est pas en rupture de pensée avec son Eglise, mais dans la droite ligne de la doctrine sociale catholique qui, depuis l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII (1891) affirme que nul :«ne doit (…) obtenir par charité ce qui lui revient par justice.» Depuis plus d’un siècle c’est là l’enseignement constant de tous les papes.

Des papes qui nous rappellent néanmoins que l’exigence de justice ne disqualifie pas la notion de charité. Au XIXe siècle déjà, Frédéric Ozanam, fondateur de la société de Saint-Vincent de Paul, souhaitait : «Que la charité fasse ce que la justice seule ne saurait faire.» 

Même si ce mot n’est plus compris de nos contemporains, pour lesquels il évoque l’image, détestée, des «dames d’œuvres».

On peut, au nom du devoir de justice, assurer à des millions de nos compatriotes un revenu minimum. Mais cette obligation légale et morale n’obligera jamais personne à rendre visite par simple gentillesse ou par humanité à la vieille dame du sixième étage, à la mère qui s’occupe seule de son enfant, au vieillard hospitalisé «à vie», à la famille immigrée en mal d’intégration ou au chômeur privé de droits, reclus dans son pavillon.

Dans son encyclique Caritas in veritate le pape Benoît XVI écrit : «La charité dépasse la justice, parce que aimer c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais (…) je ne peux pas «donner» à l’autre du mien, sans lui avoir donné d’abord ce qui lui revient selon la justice.» C’est de cette double exigence de justice et de charité que vivent, en France, toutes les organisations caritatives d’origine chrétienne et nous pouvons en être fiers, quoi qu’ait pu en écrire Roland Barthes il y a un demi-siècle. Et quoique en pense, parfois, l’opinion publique.

L’abbé Pierre nous a quittés voici cinq ans déjà. Le 26 janvier 2007, à Notre-Dame de Paris, la France lui rendait un hommage solennel. Il faisait, ce jour-là, dans la capitale, un froid de gueux. Et presque autant à l’intérieur de l’édifice sacré. Face à l’autel, où le cercueil avait été posé à même le sol, le Président de la République, Jacques Chirac, s’était vu offrir un fauteuil. Derrière lui, les cinq premières rangées de chaises avaient été attribuées aux compagnons d’Emmaüs. Les membres du gouvernement et les autres personnalités venaient après. Ainsi l’avait souhaité le «curé des pauvres» qui avait choisi de faire résonner sous les voûtes de la cathédrale le chant du Magnificat : « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles…»

Quelques minutes plus tard, ultime clin d’œil, le vieux prêtre faisait entendre à la France laïque et Républicaine, porteuse d’un noble idéal de solidarité, les paroles mêmes de l’apôtre Paul : « Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien.»

Chers amis,

Vous vous en souvenez : pendant des années l’abbé Pierre fut élu, avec une belle constance, «personnalité préférée des Français». Jusqu’au jour où il fit savoir aux organisateurs qu’il souhaitait ne plus être associé à cette compétition, sympathique au demeurant. De ce jour lui ont régulièrement succédé en tête de palmarès : des sportifs de haut niveau et des vedettes de la chanson.

Cela devrait nous interroger. Non, comme nous le faisons parfois, sur la hiérarchie des valeurs qui ont cours désormais dans notre société. Ce qui nous permet de dénoncer, à moindre frais, ce que nous croyons être les «dérives d’un monde sans Dieu». Non, la véritable interrogation est celle-ci : comment expliquer que nos communautés chrétiennes ne génèrent plus cette race de prophètes, capables de parler haut et fort et de se faire, par la simplicité, le courage et la sincérité de leur vie, proches des hommes et des femmes de ce temps, témoins de la Bonne nouvelle de l’Evangile ?

Deux mots pour conclure. Les écrits de jeunesse de l’abbé Pierre font apparaître chez lui un désir de don total à Dieu et de quête de sainteté, à l’image d’un François d’Assise. Fut-il saint ? Dans le cœur de bien des Français, cela ne fait aucun doute, même si les critères du Vatican peuvent être autres… Je l’avais interrogé en 1989, sur cette «image de sainteté» que ses compatriotes avaient de lui. Après un long silence il m’avait répondu : «Je vous dirai à propos de ma prétendue sainteté ce que Jeanne d’Arc répondait à ses juges qui lui demandaient si elle était en état de grâce : «Si j’y suis, Dieu m’y garde, si je n’y suis pas, Dieu veuille m’y mettre.» 

L’abbé Pierre aurait eu 100 ans ce dimanche. C’est peu dire que nous manquent ses paroles de feu qui nous tenaient éveillés. Mais son message nous reste : «ne jamais nous résigner à être heureux sans les autres». Merci au père André Gouzes de m’avoir autorisé, ce matin, à le partager avec vous.

 

 

 

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