Le numérique : un défi pour l’Eglise

Texte de mon introduction aux travaux de la seconde des 16e Journées François de Sales, organisées par la Fédération Française de la Presse Catholique. Annecy, 27 janvier 2012.

Chers amis

Si nos titres sont aujourd’hui confrontés, comme l’ensemble de la presse et des médias, au «défi du numérique», ce défi ne leur est pas spécifique. Touchant aux conditions même des processus d’information et de communication dans nos sociétés, il ne pouvait guère épargner l’Eglise catholique – plus largement les Eglises – dès lors que leur mission première est bien d’être porteur d’une Parole. C’est pourquoi nous avons choisi de consacrer une large part des travaux de cette seconde journée au thème du numérique, comme «défi pour l’Eglise».

Vous en êtes bien conscients, il ne s’agit pas là d’un simple exercice de style que nous aurions pu tout aussi bien appliquer à la Présidence de la République ou à l’Académie Française. Nous mêmes «sommes d’Eglise». Nos titres, dans leur diversité, sont identifiés comme catholiques. Notre propre parole s’articule nécessairement avec d’autres paroles d’Eglise, qu’elles soient d’origine institutionnelle ou d’initiative privée. Il n’est donc pas indifférent, pour l’exercice même de notre métier, que nous tentions de creuser en quoi cette révolution du numérique a modifié les règles de fonctionnement entre l’institution et ce que nous appelons les «moyens de communication sociale», telles que nous les connaissions dans un passé encore récent.

Dans l’Eglise, il conviendra d’identifier, comme nous l’avons fait pour la société en général, la nature du bouleversement opéré par le passage de l’internet première génération à l’internet de seconde génération. Et je pourrais paraphraser ici Eric Scherer en affirmant : «Le web première génération distribuait la parole de l’institution ecclésiale, le web seconde génération la lui confisque.» Mais ne brûlons pas les étapes. L’apparition d’internet, première version est déjà venue bousculer non seulement les pratiques de communication dans l’Eglise mais les fondements même qui la sous-tendaient et, par ricochet, nos propres conditions de travail.

Je m’explique au travers d’un seul exemple. Lorsqu’au milieu du siècle dernier le pape publiait une encyclique, il le faisait à destination des évêques qui recevaient ce texte dans leur palais épiscopal, prenaient le temps de le lire et d’en faire un «mandement» adressé à leurs prêtres avec mission d’en informer les fidèles. Il y avait là tout un jeu de médiations qui, désormais appartient au passé. Depuis Pacem in Terris, de Jean XXIII, la plupart des encycliques sont adressées, plus largement, «à tous les hommes de bonne volonté». Ce qui justifie qu’elles soient publiées, désormais, sur le site internet du Vatican. Mais à Rome, la crainte de fuites possibles est telle qu’on en arrive à ce paradoxe que les évêques – et à un autre niveau les médias chrétiens – pourtant chargés d’en assurer le commentaire dans les plus brefs délais, découvrent parfois le texte pontifical en même temps que le commun des mortels. Défi ou enjeu pour l’Eglise ? Peu importe le terme. Il y a là, d’évidence, un réel problème.

S’agissant de l’internet première génération, on peut observer aujourd’hui que l’Eglise en tant qu’institution, est bien présente sur la toile, au niveau international, comme au niveau de la Conférence des évêques de France et, labellisés par elle, des diocèses et des paroisses auxquels il conviendrait d’ajouter nombre de congrégations, mouvements et services d’Eglise, institutions universitaires, ou de titres de presse comme par exemple la Documentation catholique. Mais Nicolas Senèze, dans un instant, vous brossera de cet univers, qui est pour nous une source d’information irremplaçable, le panorama le plus complet.

Deux mots néanmoins. Si la présence de l’Eglise institution sur le Net est bien assurée, on peut se demander, avec le Pr. Daniel Arasa, de l’Université pontificale de la Sainte Croix (Opus Dei), à Rome, si «L’internet catho» n’est pas réduit à être en fait «un open intranet». (1) C’est-à-dire limité à une démarche de type «les cathos parlent aux cathos», tout en restant accessible à ceux que cela intéresserait en dehors de nos communautés. Il suffit de pointer, sur Google, quelques mots clés comme : christianisme, Jésus, ou encore Dieu, pour découvrir qu’en effet on tombe quasi systématiquement sur des sites évangéliques. Les raisons de ce succès ? Peut-être le fait que là où les catholiques so,t saisis par l’urgence de parler, les évangéliques, eux, commencent par écouter… L’avenir nous dira si le projet d’envergure, soutenu par le Vatican, de Fondation pour l’évangélisation par les médias, et sa plateforme multimédia Aleteia (Vérité) en cours de lancement, seront à même de relever ce défi.

Si l’Eglise est aujourd’hui bien installée sur la toile, cela tient également au fait que depuis longtemps le Vatican a pris conscience de l’enjeu de ces nouvelles technologies de la communication, au regard de sa mission évangélisatrice. Les textes abondent, aussi bien sous la signature du Conseil pontifical pour les communications, que celle des papes Jean-Paul II puis Benoît XVI. Ce dernier, dans son message pour la 44e Journée mondiale des Communications Sociales de juin 2010, qui coïncidait avec la clôture de l’année sacerdotale, invitait les prêtres à utiliser Internet comme outil pastoral. Plus encore, dans son message pour la 45è Journée, en 2011, il déclarait : «Les nouvelles technologies ne changent pas seulement le mode de communiquer, mais la communication en elle-même.»

Chers amis, en début d’après-midi, nous entendrons une courte interview de Mgr Celli, Président du Conseil Pontifical pour les communication sociales, réalisée à Rome par notre confrère Frédéric Mounier, de la Croix, avec les moyens techniques de KTO. Mgr Celli y développe cette conviction de l’émergence d’une nouvelle culture numérique où l’Eglise se doit d’être présente, à travers les évêques, les prêtres mais également les laïcs. Mais, je le dis ici avec infiniment de respect, on reste un peu sur sa faim lorsqu’il formule, pour l’Eglise, une exigence de Vérité dans le pluralisme des familles de pensée présentes sur Internet.

Car la question du pluralisme se pose aujourd’hui non seulement entre l’Eglise et les autres traditions philosophiques et religieuses, mais au sein même de l’Eglise entre ses diverses sensibilités. Et donc la question centrale et légitime de la Vérité, doit également être formulée de la manière suivante : y aurait-il place, dans l’Eglise, pour une expression «plurielle» de la Vérité ? Vous l’avez compris, je fais ici référence à la multiplicité des sites et blogs chrétiens qui sont la caractéristique du passage à l’Internet de seconde génération. Aujourd’hui chacun peut s’installer sur la toile et revendiquer une identité catholique sans qu’il soit guère possible de s’y opposer. C’est ce qu’exprime à sa façon Jean-Baptiste Maillard dans son livre Dieu et internet lorsqu’il écrit : «Internet sonne le glas de l’imprimatur». (2) Ou encore Mgr Jean-Michel di Falco lorsqu’il constate : «Internet aiguise la crise d’autorité traversant le monde catholique.» (3)

C’est donc à dessein que nous avons inscrit au programme de cette journée une table ronde de blogueurs chrétiens composée de deux ecclésiastiques et de deux laïcs, qui se sont acquis une réelle notoriété et nous diront comment ils vivent cette tension «fidélité et liberté» à laquelle les médias chrétiens sont depuis longtemps familiers. Certains d’entre eux ont désormais pignon sur rue dans les médias. Se considèrent-ils pour autant comme journalistes ? Ils nous le diront ! Une fréquentation régulière des blogs et des réseaux sociaux fait vite apparaître, que même en s’en tenant aux seuls ecclésiastiques, leur mode de présence est extrêmement varié. Et pose, entre autre question, celle de savoir si Facebook, par exemple, est un lieu public ou un lieu privé. Le lieu d’une parole magistérielle ou pastorale. Bref, sans doute y a-t-il là un champ d’observation passionnant où nos amis de l’UDESCA pourraient avec profit engager un travail de recherche universitaire, préalable nécessaire à toute réflexion de fond sur les enjeux théologiques de la culture numérique.

Rassurez-vous, je m’achemine – lentement – vers ma conclusion. Voici donc une institution, l’Eglise catholique dont toute l’Histoire est bâtie sur le principe d’une communication de type hiérarchique et descendante, aujourd’hui confrontée à l’horizontalité d’une libre expression dont il est bien difficile de vouloir «labelliser» les acteurs. Mais en même temps cette liberté représente pour elle une chance extraordinaire. Dans une conférence prononcée à Rome en novembre 2009 devant les représentants de la Commission des évêques d’Europe chargés des médias, Mg Jean-Michel di Falco déclarait : «La prise de conscience par l’Eglise institutionnelle de l’importance d’Internet est là.(…) Mais savoir surfer sur la vague Internet est une toute autre histoire. (…) Si les sites institutionnels avec leur lourdeur sont nécessaires, les électrons libres peuvent l’être aussi. (…) Ces voltigeurs de l’Evangile, je les vois dans les blogs créés par les laïcs.(…) Un site internet doit s’occuper du monde et non se couper du monde. Il doit éviter la langue de bois, éviter d’être lui-même idéologue, cherchant à imposer sa vérité.» (4)

Dans son livre : «Le dilemme du chartreux» publié voici quelques mois, Pierre de Charentenay (qui figure parmi nos blogueurs de la table ronde) émettait l’hypothèse que (je cite : ) « Le politiquement correct, massif et intouchable, d’un certain fonctionnement médiatique, est ébranlé par le pluralisme de la communication en réseau.» (5) Et que l’Eglise pouvait y trouver une sorte de revanche et d’accès à une parole libre souvent confisquée par les médias non-chrétiens.

J’en termine vraiment. Ces questions sont désormais au cœur de la réflexion des évêques de France. Mgr Bernard Podvin nous en parlera cet après-midi. Et avec lui le père Henri-Jérôme Gagey. En intervenant à Lourdes sur «Les enjeux théologiques de l’usage d’internet», lors de la dernière Assemblée plénière, il a créé, bien involontairement, la polémique, en posant ce qui a été compris par certains comme la question d’une nécessaire «formation» des blogueurs. Evoquant ces blogueurs chrétiens qui : «répandent sur les sites les plus divers une rumeur évangélique» il s’interrogeait : «Ce vaste café du commerce peut-il devenir une agora. Il le faudra bien, mais pour y parvenir des apprentissages sont nécessaires. (…) Il importe d’entraîner nos blogueurs non seulement à la maîtrise technique des outils, mais plus encore à vérifier que leurs interventions sont bien ajustées à la cause qui les mobilise.»

Pourrais-je ajouter, s’agissant des blogueurs, que si besoin de formation il y a, ce n’est peut-être pas uniquement à la technique numérique qu’ils maîtrisent parfaitement, ni à la théologie mais également à la rigueur de l’information, donc au journalisme. Au mois de février dernier, suite à la publication de ce que l’on a appelé le «Manifeste» des 143 théologiens allemands, certains blogueurs – notamment ecclésiastiques – ont cru devoir dénoncer ce manifeste qui réclamait, pensaient-ils : «le mariage des prêtres et l’ordination des femmes…» (6) ce qui ne correspondait pas à la réalité comme l’a montré la traduction du texte réalisée par Jérôme Anciberro rédacteur en chef de Témoignage chrétien (présent à ces Journées), traduction confirmée par la suite. L’erreur provenait en fait d’informations erronées fournies par… l’Osservatore Romano et Radio Vatican. ! On n’est jamais trop prudent !

Peut-être y a-t-il là pour l’avenir, chers amis, pour la Conférence des évêques de France, nos amis des Universités catholiques et les associations membres de notre Fédération, un terrain propice à de fructueux partenariats.

Je vous remercie.

 

 

RENE POUJOL

Coordonnateur du programme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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