Macron : les trois conditions du sursaut politique

Macron : les trois conditions du sursaut politique

Entre adhésion, scepticisme et opposition, le nouveau président va devoir dominer sa victoire pour, comme il l’a annoncé, «servir avec humilité, force et amour».

Sur le char du «triomphe» qui les conduisait au Capitole au milieu de la foule en liesse, les héros victorieux de la Rome antique étaient accompagnés d’un esclave chargé de leur murmurer à l’oreille : «Memento mori» : souviens-toi que tu es mortel. Cette sagesse d’hier vaut pour aujourd’hui. Ce n’est pas faire injure à Emmanuel Macron, élu à 39 ans plus jeune Président de la République française, que de souhaiter, à ses côtés, la présence d’hommes et de femmes libres capables de lui rappeler : souviens-toi que tu n’es qu’un homme. Car au-delà de la satisfaction légitime d’avoir remporté cette élection, au terme d’un parcours aussi fulgurant qu’improbable, l’essentiel demeure : redresser un pays meurtri par une crise économique, sociale et politique, mais également culturelle et morale.

Le défi de l’ouverture

Dès à présent, trois défis se présentent à lui sur le chemin de la reconstruction de notre vie politique. Le premier est le défi de l’ouverture, dans la perspective des élections législatives des 11 et 18 juin. Dimanche, un quart du corps électoral s’est abstenu (25,3%), chiffre le plus élevé depuis la présidentielle de 1969 (1) Et 4 millions de citoyens se sont rendus aux urnes pour y déposer un bulletin blanc ou nul, signe de leur refus de «l’offre politique» concrétisée par les deux finalistes. Enfin, parmi les 66% d’électeurs d’Emmanuel Macron, quatre sur dix ont fait ce choix principalement pour barrer la route à Marine le Pen. (2) C’est dire que nouveau président a été élu, dimanche, par 43,6% du corps électoral, avec une adhésion manifeste à sa personne et à son programme qui est de l’ordre d’un Français sur quatre. Cela n’enlève rien à la légitimité de son pouvoir, mais c’est là une fragilité qui l’oblige à une forme d’ouverture politique.

Dans les toutes prochaines semaines, Emmanuel Macron va donc devoir dans la fidélité à ses engagements, donner des signes concrets de compréhension vis-à-vis de ceux qui se sont abstenus ou n’ont voté pour lui que «par défaut». C’est tout l’enjeu de la constitution de son gouvernement et de la présentation du projet politique sur lequel se battront les candidats d’En marche aux législatives. Paradoxalement, Emmanuel Macron dispose d’un  atout qui a d’abord été perçu comme une faiblesse : le flou relatif de son programme. En se limitant à «prendre des engagements clairs sur les chantiers essentiels pour l’avenir de notre pays» là où ses concurrents produisaient des listes de propositions (144 pour Marine le Pen), il s’est donné les coudées franches pour qu’une fois élu, le gouvernement puisse adapter son «offre politique» avec pour objectif avoué l’obtention d’une majorité présidentielle à l’Assemblée nationale.

Le défi du dialogue républicain

Le second défi, qui ne dépend pas du seul nouveau président, tient à la qualité de la vie parlementaire, et plus largement de la vie politique, qui suivront les élections de juin prochain. Il est parfaitement légitime qu’au lendemain de la présidentielle, les principales formations qui ont porté les candidatures de Marine le Pen, François Fillon, Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon, tentent d’avoir à l’Assemblée la plus large représentation. Le politologue Patrick Weil, rappelle à ce propos, dans un excellent article du Monde : «La France est avant tout une République parlementaire. Le gouvernement tient sa légitimité constitutionnelle d’une majorité à l’Assemblée nationale, pas du président.» (3) Ce qui l’amène à conclure à propos du nouveau chef de l’Etat : «M. Macron présidera la République, il ne gouvernera pas la France.» Ce que le candidat d’En marche n’a cessé de répéter tout au long de la campagne.

C’est un juste retour à nos institutions, par-delà les dérives nées de la superposition du mandat présidentiel avec la législature. «Le quinquennat, écrit encore Patrick Weil, a tranformé le président en une figure boursouflée qui cumule présidence et direction au quotidien du pays.» Le défi sera donc relevé si, une fois digéré le choc de la défaite, Marine Le Pen, aussi bien que Jean-Luc Mélenchon, François Baroin ou les élus socialistes acceptent d’entrer sinon dans une opposition constructive – si En Marche obtenait la majorité absolue à l’Assemblée – du moins dans un dialogue ouvert au service du pays et du Bien commun.

Le défi de la refondation de notre vie politique

Mais ces défis de l’ouverture et du dialogue Républicain ne peuvent occulter ce qui reste peut-être l’enjeu majeur des cinq ans à venir : la recomposition du paysage politique, nécessaire à cette «Refondation» à laquelle appelaient les évêques de France voici quelques mois. (4) Car on voit bien que le clivage gauche-droite n’est plus opérationnel. L’élimination, lors de cette présidentielle, des deux candidats issus des partis dits de gouvernement au bénéfice d’un Emmanuel Macron refusant de se reconnaître de l’un ou l’autre camp nous dit aussi quelque chose des attentes du corps électoral. De cette recomposition dans la clarté dépend, pour une part, le succès du quinquennat commençant. Car on juge aussi le bilan d’un chef de l’Etat – comme de tout responsable – à sa capacité à préparer sa propre succession, quelle qu’en soit l’échéance, dans de bonnes conditions. Critère qui, aujourd’hui, nous fait porter un jugement sévère sur les deux mandats de Barak Obama… débouchant sur l’élection de Donald Trump.

Notre pays, l’a-t-on suffisamment entendu durant ces mois de campagne, est aujourd’hui divisé entre une France d’en haut, urbaine, ouverte mais surtout bénéficiaire de la mondialisation ; et une France d’en bas, une France périphérique, rurale ou périurbaine, moins «fermée» que victime d’un modèle économique et sociétal qui se développe sans elle et au prix de son exclusion. La victoire d’Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle ne peut nous faire oublier qu’il y a deux semaines à peine, insoumis et radicaux, rassemblaient, à travers Jean-Luc Mélenchon, Marie le Pen et quelques autres, plus de deux Français sur cinq. Il n’y aura pas de recomposition crédible des forces politiques de ce pays sans l’émergence d’un ou plusieurs partis permettant que l’on sorte, le jour venu, de ce que Jean-Claude Michéa appelle «Une alternance sans alternative.» Même si Emmanuel Macron a semblé prendre la mesure de cet enjeu en déclarant à la foule massée devant la pyramide du Louvre : «Je ferai tout, dans les cinq ans qui viennent, pour qu’ils (les Français) n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes.»

Défi de l’ouverture, défi du dialogue républicain, défi de la refondation de notre vie politique et démocratique… voilà le paysage qui s’offre à nous au terme d’une campagne par moment insaisissable, violente et âpre mais d’où sort aux yeux du monde, troublé par le Brexit et l’élection de Donald Trump, une France peut-être à nouveau portée par la jeunesse, l’énergie, l’optimisme et l’espoir.

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  1. Le duel Pompidou-Poher avait suscité l’appel à l’abstention de la part du Parti communiste français, estimant que les deux candidats étaoient «bonne blanc et blanc bonnet».
  2. Chiffres fournis par l’étude d’Ipsos rendue publique le soir même. C’est le cas de 71% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, de 65% de ceux de Benoît Hamon et de 57% de ceux de François Fillon.
  3. Le Monde du 5 mai 2017, p.22
  4. Conseil permanent de la Cef, Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique. Ed. Bayard-Cerf-Mame 2016, 100 P.

 

 

 

 

7 comments

  • «M. Macron présidera la République, il ne gouvernera pas la France.»
    C’est exactement ce qu’il a dit lui-même à plusieurs reprise dans des termes différents, mais le fond de son message est bien celui de présider démocratiquement, ce que ses prédécesseurs avaient abandonné depuis plusieurs mandats, au profits d’une présidence « mèle-tout-tout-le-temps » aux résultats d’impuissance.
    Je lui souhaite de réussir et de répondre aux espérance de la France.
    C’est pour ces raisons que je soutiens son action.

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  • La vraie question est de savoir quels degrés de liberté aura ce jeune président novice vis-à-vis de ses très riches et très puissants soutiens auxquels il doit tout.

    Déjà 61% de français ne veulent pas qu’il ait une majorité aux législatives.

    Toute manipulation a ses limites.

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  • Quel bonheur de vous lire cher René, dans la sérénité vigilante et positive de ce lundi matin. Vous dites en quelques mots posés l’essentiel. impavide, le nouveau président va finir de dynamiter le système. Là, il peut être « jupitérien », comme il a affirmé vouloir l’être. Mais il va falloir reconstruire sur ces gravats: et là au contraire, il faudra une ferme, intraitable mais douce et reliée capacité à reconstruire, à refonder. Etre en quelques sorte, osons le mot, « chrétien », dans l’Ecclesia parlementaire plutôt que « jupitérien ».

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    • Cher Régis, merci de ce message. Je crois – je sais – que vous faites partie des artisans de la reconstruction. Et je m’en réjouis.

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  • D’accord sur les grandes lignes de votre analyse mais son programme n’est pas si flou que ça et je suis rebutée par est son attitude vis à vis de la GPA d’importation et son analyse qu’il suffirait de mieux payer les mères porteuses pour résoudre tous les problèmes. Ce  » tout s’achète, tout se vend  » me gêne beaucoup.

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    • @Mila
      Prétendre qu’ Emmanuel Macron aurait déclaré : « qu’il suffirait de mieux payer les mères porteuses pour résoudre tous les problèmes. », relève de l’escroquerie intellectuelle.
      Le président de la république a déclaré ceci, lorsqu’il était candidat :
      Je lancerai une initiative internationale afin de s’attaquer aux problèmes de la GPA très peu payé subie et lutter contre le trafic d’enfants et de femmes.
      (lettre ouverte à LGBTI du 16 avril 2017)
      signifiant ainsi qu’il existait de par le monde des femmes qui subissent contre leur gré la GPA, et que l’on a comme « appâtées » en leur proposant Une somme d’argent dérisoire, à cause de leur situation de grande pauvreté. il s’agit donc pour lui de lutter contre une exploitation des femmes les plus démunis à travers le monde.
      Tout autre interprétation est une volonté manifeste de nuire à notre actuel président de la république.
      D’autant plus qu’il n’a cessé de déclarer qu’il était foncièrement hostile à la GPA et qu’elle ne serait jamais légalisée au cours de son quinquennat.

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