Martyrs d’Algérie : les bienheureux de la consolation

Martyrs d’Algérie : les bienheureux de la consolation

Où l’Eglise nous dit que l’amitié gratuite pour tout homme, quelle que soit sa croyance, peut être aussi chemin de sainteté. 

J’ai suffisamment exprimé, sur mon blogue (voir au bas de ce billet), les réserves que suscitait chez moi une certaine inflation des canonisations, notamment pontificales, pour dire aujourd’hui ma joie sans réserve des dix-neuf béatifications d’Oran… et tenter d’en expliquer l’apparente contradiction.

Mon intention n’est pas de transformer ce billet en homélie… quoi que ! Pourtant, comment envisager, au sens étymologique de “regarder au visage“, ces hommes et ces femmes, sans entendre en arrière fond l’ultime Béatitude des Evangiles : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux. » (Mt.5, 11-12) Oui, bien-heureux !

La fidélité à l’Evangile

remise à la première place. 

Ils s’appelaient Pierre, Christian, Angèle-Marie, Bibiane, Odette, Esther… et encore Henri, Charles, Luc ou Célestin. Ils avaient d’autres prénoms encore. Ils sont tombés, assassinés sur cette terre d’Algérie, au milieu d’un peuple qu’ils aimaient, lui-même martyrisé durant ces années de plomb. Non qu’ils aient cherché, désiré une telle mort. Mais ils l’ont, là aussi, envisagée et acceptée comme en témoigne le beau film Des hommes et des dieux. Envisagée et acceptée, comme leur maître Jésus, deux mille ans plus tôt. Ni plus, ni moins. Tant il est vrai « qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn. 15, 13)

Ils ont témoigné que l’on peut même demander le pardon pour son bourreau. Comme Jésus en croix, comme Christian de Chergé dans son magnifique Testament spirituel : « Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. » 

Dans sa sagesse – car elle sait aussi être sage – l’Eglise a décidé que le martyr valait présomption de sainteté et dispensait d’avoir à apporter la preuve d’un miracle. Comme si ces vies offertes et interrompues étaient déjà, en elles-même, un vrai miracle !  L’histoire des canonisations nourrit parfois le soupçon que la fidélité à la papauté, à la « raison d’Etat » vaticane ou à la défense de l’institution, puisse être plus “efficace“ pour accéder aux autels que l’humble fidélité à l’Evangile. Ici, le martyre balaie de telles craintes, lavées dans le sang innocent. A mes yeux, c’est là toute la différence.

« On ne possède pas la vérité

et j’ai besoin de la vérité des autres »

On retrouve chez Christian de Chergé comme dans les écrits de Pierre Claverie et sans doute d’autres témoignages moins connus de ces nouveaux bienheureux, un même amour du peuple algérien. « Je me suis demandé, écrit l’ancien évêque d’Oran, pourquoi, durant toute mon enfance, étant chrétien, entendant des discours sur l’amour du prochain, jamais je n’avais entendu dire que l’Arabe était mon prochain. » (1)

Premières lignes du testament de Christian de Chergé

 

Un prochain à convertir à la “vraie foi“ au nom de la Vérité et au péril de sa vie ? Non ! Michel de Certeau écrivait déjà : « Le mouvement missionnaire n’a pas essentiellement pour but de conquérir mais de reconnaître Dieu là où, jusqu’ici, il n’était pas perçu. Le départ au désert ou à l’étranger (…) amorce un voyage dans les pays, les langages ou les cultures où Dieu parle une langue pas encore décodée et non enregistrée.» (2) Pierre Claverie témoigne dans le même esprit : « On ne possède pas Dieu. On ne possède pas la vérité et j’ai besoin de la vérité des autres. C’est l’expérience que je fais aujourd’hui avec des milliers d’Algériens dans le partage d’une existence et des questions que nous nous posons tous. » (3)

Témoins que des musulmans s’ouvrent à Jésus

et s’en trouvent transformés, tout en restant musulmans…

Ce que nous dit aujourd’hui l’Eglise, au travers de ces dix-neuf béatifications comme hier avec celle de Charles de Foucauld, est que le simple témoignage de vie fraternelle, d’amitié partagée sans visée prosélyte peut être aussi chemin de sainteté. Méditons cela, sur notre versant septentrional de la Méditerranée, à l’heure où s’élaborent des stratégies de “nouvelle évangélisation“ et de “présence décomplexée“ au monde.

Dans un livre récent (4), le père Yann Vagneux, prêtre des Missions étrangères de Paris sur les bords du Gange où il vit une même gratuité de la rencontre et du dialogue, se disait : « témoin que des hindous s’ouvrent à Jésus et s’en trouvent transformés tout en restant hindous. » Comme en Algérie sans doute des musulmans vivent une expérience semblable tout en restant musulmans. Et peut-être aussi chez nous, près de nous, dans l’hexagone … Avec, pour nous, dans la réalité du monde qui est désormais le nôtre, cette ultime et inconfortable interrogation : un athée peut-il à son tour s’ouvrir à Jésus et s’en trouver transformé, tout en restant athée ?

In memoriam

Heureuses béatifications auxquelles je voudrais joindre, symbolisant le calvaire des chrétiens d’Orient, le souvenir douloureux des martyrs coptes, immolés sur les rives de Lybie… Comme celui du père Jacques Hamel, comme celui de Mgr Oscar Romero, assassiné dans les mêmes circonstances que le vieux prêtre français, à San Salvador, le 24 mars 1980, canonisé le 14 octobre dernier, à Rome, en même temps que le pape Paul VI.

  1. Adrien Candiard, Pierre et Mohamed, Ed.Tallandier-Cerf, 2018 p.24
  2. Michel de Certeau, L’étranger, dans Grandes voix jésuites du XXe siècle, Bayard 2002, p.319
  3. Pierre et Mohamed, ibid  p. 26-27
  4. Yann Vagneux, Prêtre à Bénarès. Lessius, 2018, p.188

 

Sur le même sujet des canonisations, sur ce blogue

Béatification de Jean-Paul II
http://www.renepoujol.fr/saintete-et-communication/
A propos de l’abbé Pierre
http://www.renepoujol.fr/couvrez-ce-saint-que-je-ne-saurais-voir/
Canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II
http://www.renepoujol.fr/car-toi-seul-est-saint/

 

Canonisation de Paul VI et de six autres bienheureux
(Texte publié sur mon compte Facebook)
Romero mourut en martyr ! Est-ce si peu qu’il faille aussi en faire un saint ? Question de rééquilibrage, bien sûr, après Escriva de Balaguer ! Les mieux intentionnés évoqueront la riche diversité des visages de sainteté.
Ce dimanche, je me sens un peu en congé de mon Eglise. Cette propension à porter sur les autels tous nos derniers pontifes m’est incompréhensible, presque insupportable. Certes la sainteté n’est pas la perfection mais alors pourquoi tant d’indulgence pour les imperfections des princes de l’Eglise et si peu pour celles des petites gens ?
Et puis, allez donc demain questionner sur Humanae Vitae soudainement muée en œuvre de sainteté ! Comme, précédemment, sur les complaisances pontificales entourant le fondateur des Légionnaires du Christ devenues de saintes faiblesses… Intouchables !
Le paradoxe est que j’ai toujours frémi au lent cantilène de la litanie des saints… à l’évocation des François, Benoît, Claire ou Thérèse… Contradiction ? Possible !
Je crois au lent travail d’épuration du temps sur la mémoire, à ce purgatoire terrestre au terme duquel on ne retient plus que les vertus des défunts, comme au jour de leur mort ! Et où ils deviennent enfin transparents à l’unique sainteté qui est celle de Dieu. Une démarche longtemps prônée par l’Eglise jusqu’au virage moderniste du santo subito ! Comme résignation à une forme de populisme pieux !

10 comments

  • Encore une fois merci René de ce beau texte , de cette belle homélie . Le film des hommes et des dieux je l’ai vu 3 fois . Quel beau arc en ciel dans le ciel plombé de l’Eglise . C’est grâce à leur martyr que je conserve un peu de foi et aussi à l’amitié de missionnaires en RDC je vais leur transmettre votre réflexion

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  • J’adhère pleinement à ce texte de René et suis profondément interpelé par l’itinéraire de ces martyrs et la profondeur de leur cheminement spirituel qui les a conduit à donner leur vie . Tenter de vivre de l’évangile , oui bien sûr , mais accepter , véritablement que cela puisse nous amener aussi loin, ,ce n’est pas évident tant cela bouscule notre sens commun et nos résistances naturelles .
    Alors mon questionnement peut sembler dérisoire et secondaire .
    Les canonisations posent quand même une question que René effleure: Comment notre église peut elle rendre compte publiquement de ce qui relève de démarches spirituelles profondes engageant tout l’être ?
    Une institution ecclésiale , de plus héritière de la romanité antique , dont la tendance culturelle dominante consiste à objectiver et à juridiciser à outrance ce qui relève du spirituel et de l’intime, dans toute sa complexité, peut elle effectivement rendre tangible et à même de faire sens pour les catholiques de ce temps ces cheminements radicaux via le processus de canonisation ?

    J’en doute pour de nombreuses raisons et notamment celles -ci :

    Comme toute institution , l’église canonise aussi ceux qui la confortent comme institution . il existe une théologie qui considère qu’il faut canoniser les papes par principe , non du fait de leurs « mérites » propres mais au nom des « mérites » de l’apôtre Pierre ,comme caution théorique de la prééminence de l’évêque de Rome . C’est une sanctification qui est d’autant plus utile quand l’église traverse de graves crises de légitimité . C’est sans doute ce qui motive les canonisations rapides et en rafale des papes Jean XXIII, Paul VI et Jean Paul II . C’est la canonisation de et par
    la fonction .

    L’ église canonise aussi certains de ses membres , si possibles clercs ou religieux et parfois de laïcs pour des raisons d’édification morale des fidèles . Ce sont des gens qui ont eu une vie à maints égards exemplaires souvent fondée sur leur foi chrétienne dan son expression catholique . Dans ces cas aussi , l’objectivation par des procédures destinées à apporter la preuve d’accomplissement de miracles et l’approche excessivement moralisante de la sainteté ont du mal à rendre compte de l’itinéraire spirituel et humain de ceux que l’on transforme malgré eux en héros et pour lesquels on est souvent obligé de fabriquer les nécessaires miracles potentiels . C’est la sainteté morale . Rappelons nous à cet égard l’échec de J M Lustiger pour faire reconnaitre comme saint un criminel dont l’itinéraire spirituel rendait pourtant compte de la force transformatrice de l’évangile quand on en vit véritablement .

    Une démarche spirituelle a t elle vraiment besoin d’une reconnaissance institutionnelle ?
    En ce qui me concerne , j’en doute fortement .
    D’abord parce que la reconnaissance en ce domaine ne se décrète pas et que l’exemple d’une vie véritablement configurée au Christ dans sa totale confiance en Dieu ne peut se percevoir qu’au sein d’une démarche spirituelle individuelle et collective et non de l’extérieur . La sainteté officielle , même en supposant acquise sa dimension pédagogique aura du mal à en redre compte .
    Ensuite parce que la sainteté reconnue au terme d’une longue procédure , (il s’agit au sens propre d’un procès ) est naturellement ambivalente : quelle est la part de véritable configuration aux exigences évangéliques et quelle est la part d’instrumentalisation au service de la pérennité de l’institution ecclésiale ?

    Même si je ne pense pas que la reconnaissance soit exclusivement une maladie du chien non transmissible à l’homme, je crois pour ma part beaucoup plus à l’exemple reconnu publiquement ou non (il peut s’agir de nos proches , de nos voisins de nos frères et soeurs dans nos communautés chrétiennes) de vies fondées sur la confiance totale au Christ agissant icic et maintenant dont on puisse dire dans l’intimité de sa propre vie spirituelle comme le centurion au pied de la croix : vraiment cet homme , cette femme ou cet enfant était un juste , et se nourrir de leur exemple pour essayer soi même de les rejoindre sur ce chemin .
    NB: il ne s’agit aucunement dans ce post d’une remise en cause de la religion dite (parfois avec condescendance) populaire et de son rapport à la médiation des saints reconnus qui comporte bien évidemment une dimension spirituelle profonde , qu’ il serait indécent de ma part de juger d’une quelconque manière .

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    • Ah Guy, je te reconnais avec tes formulations habituelles prètant continuellement à l’Eglise-hiérarchie que tu vénères absolument n’est-ce pas, des arrières pensées perfides. Je te ferai remarquer cependant que la fête de la Toussaint existe justement pour honorer notamment les Saints du Paradis lesquels ne sont pas honorés sur les autels et l’Eglise se garde bien de décréter que la sainteté reconnue officiellement est le seul critère pour dire que quelqu’un est au paradis de même qu’elle se garde bien de décréter que quelqu’un est en enfer.

      Je pourrais te donner comme exemple Ch De Foucauld lequel n’a pas été un mouton bélant devant sa hiérarchie,
      A te lire tu me donnes l’impression que le critère essentiel pour l’Eglise est d’avoir été toujours bien dans les clous. Bien entendu je ne prétends pas que ce critère n’existe pas, mais ce n’est certes pas le principal. Quant à la canonisation des papes cela n’est en rien une loi, sauf quand on considère que l’Eglise n’a qu’une seule préoccupation assurer sa « survie » en se fichant bien sûr de l’Evangile.

      Enfin puisque tu fais allusion à la démarche inaboutie à ce jour de la béatification de Jacques Fesch as-tu lu son bouleversant témoignage ? Enfin il me semble que pour les membres de la famille de sa victime son éventuelle béatification sans leur accord serait une provocation et ce, même si à titre personnel cette béatification me paraitrait justifiée.

      .

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  • A Dominique,
    Essayer de comprendre les différentes logiques qui entrent en jeu dans la démarche de canonisation , ce n’est pas prêter à l’église de viles intentions , c’est seulement tenter d’être lucide sur la réalité des choses . Et ne pas être dupes des logiques institutionnelles inhérentes à toute action humaine collective est quand même un préalable indispensable pour essayer de s’ajuster à l’ Evangile

    Quant au cas de Jacques Fesch ,il illustre bien la difficulté pour l’église, à mettre en évidence et à faire reconnaître que la foi au Christ ne relève pas d’abord du domaine de la morale . Elle n’est pas réductible à une morale même si , y adhérer implique ensuite une éthique exigeante dans nos comportements . On ne peut que regretter que l’autorité de J M Lustiger lui même a été impuissante à faire bouger les lignes .

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    • Sauf erreur ce ma part il ne me semble pas que l’Eglise-institution se soit prononcée définitivement sur le cas la demande de béatification de J Fesh. Comme je l’ai déjà dit j’y serai favorable à la condition toutefois que les descendants de ce malheureux gendarme n’y voit pas une forme de provocation;
      Il est bien évident que la morale n’a rien à voir la-dedans mais que l’Eglise, dans un cas pareil( unique à ma connaissance) étudie avec lenteur et prudence un tel dossier me parait normal
      Personnellement je serais un fils de ce gendarme je ne sais vraiment pas ce que j’en penserais.

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      • A Dominique ,
        C’est bien toute la question que pose le christianisme depuis les premières communautés :
        Comment concilier le nécessaire respect des institutions et des règles de vie en société et la « folie  » si j’en crois Saint Paul du contenu du message évangélique ? Un paradoxe (le syndrôme d’innocent III ?) qui écartèle chacun d’entre nous pour peu que l’on prenne ce message au sérieux .

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        • Tout à fait d’accord, mais le christianisme doit-il parfois composé malgré sa folie sans pour autant trahir cette « folie »?
          et pourtant si l’Eglise béatifiait Jacques Fesch quelle image de miséricorde elle donnerait alors au monde!!!

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  • Quelques remarques en lisant avec intérêt le billet de René et les différents commentaires de Guy et de Dominique :

    1) L’Église primitive a longtemps considéré comme saints les seuls martyrs qui témoignaient ainsi en donnant leur vie de leur attachement au Christ.

    2) L’Église honore le 1er novembre tous ces saints anonymes, « la foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, de ceux qui se tiennent debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main (…) de ceux qui ont trempé leur vêtement dans le sang de l’Agneau » (Apocalypse 7, 9.14).

    3) La béatification de Jacques Fesch serait, je pense, un signe pour notre monde d’aujourd’hui que tout homme peut être touché par la grâce et la miséricorde et être sauvé.
    Il y a un précédent notable : le bon larron qui se tourne vers Jésus en croix : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » (Luc 23, 42) et auquel le Christ lui-même répond en le « canonisant » : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » (Luc 23, 43).
    On peut s’étonner du reste que ce saint canonisé par le Christ lui-même et au moment même de son sacrifice rédempteur sur la croix ne figure pas en première place dans notre calendrier des saints.

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    • Tout à fait d’accord avec vous ,Michel bien sûr,mais contrairement à René et à Guy je ne crois décidément pas que ce soit principalement pour son auto satisfaction que l’Eglise a canonisé les trois prédécesseurs de Benoit XVI, car en quoi pourrait-elle s’en glorifier?
      D’une canonisation,mais les non -cathos qu’en ont-ils à faire si ce n’est éventuellement à en rigoler?

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