Onze ans dans une « secte catholique »

Onze ans dans une « secte catholique »

Un livre impitoyable pour les sœurs contemplatives de Saint-Jean et les silences de l’Eglise. 

Marie-Laure Janssens est entrée à 23 ans chez les sœurs contemplatives de Saint-Jean, à Saint-Jodard (Loire). Elle est restée onze ans dans la communauté devenant à partir de 2005, selon sa propre expression, un «rouage essentiel du système». Aujourd’hui mariée et mère de deux enfants, elle livre dans un récit (1) écrit avec le journaliste Mikael Corre, une plongée accablante au cœur des dérives de certaines communautés catholiques et des complaisances ou paralysies épiscopales. « J’ai bel et bien passé onze ans dans une secte. » écrit-elle dès l’introduction.

Le livre commence en mode mineur, piano, sur une centaine de pages, comme pour mieux nous préparer au pire. On y retrouve les ingrédients désormais bien connus de l’emprise psychologique et spirituelle. Ou comment une jeune fille, diplômée de Sciences politiques, se laisse séduire par une communauté religieuse où elle pense pouvoir satisfaire sa soif d’absolu et sa quête de vérité, dans un total abandon à l’amour de Dieu.

Au nom de la «docilité confiante à la volonté du Seigneur»

Et c’est bien là que, très vite, le bât blesse. Tant la «docilité confiante à la volonté du Seigneur» dérive rapidement vers une totale sujétion à la responsable des novices : sœur Marthe. A Saint-Jodard, la formation intellectuelle est superficielle, l’approche des Ecritures réduite à la seule lecture des écrits du fondateur : le dominicain Marie-Dominique Philippe. Les sœurs sont dissuadées de nouer entre-elles des relations d’amitié, de se confier à qui que ce soit, notamment à leur famille «qui n’a pas la grâce». La correction fraternelle, au moyen de «billets» transmis par la supérieure, peut porter sur le simple «fait de marcher trop vite, signe de manque d’esprit communautaire». Pas de prise de médicament sans l’aval de sœur Marthe. «Mon corps ne n’appartenait pas. Je me diluais dans un tout…» se souvient l’ancienne novice. Quelques années plus tard, en mission aux Philippines, ce seront, pendant deux ans, des brimades quotidiennes de la part de sa responsable sœur Marie-Ségolène.

Une absence totale de discernement 

La communauté ne propose aux postulantes aucun type de discernement, aucun recul pour juger du sérieux de leur engagement. Lorsque le poisson est ferré, il faut tout faire pour le garder dans le vivier. Ainsi, durant onze ans, et cela dès les premiers mois, Marie-Laure oscille-t-elle entre l’adhésion sincère à une projet de vie exigeant et le doute sur la réalité de sa vocation. Un doute dont il lui est interdit de faire part à quiconque, fut-il prêtre ou confesseur, au risque de voir – lui dit-on – le démon s’immiscer dans cette faille et la dissuader de poursuivre sur les sentiers abrupts de la sainteté.

Déjà consternant, le récit bascule alors une première fois, à l’évocation des départs et suicides de religieuses ; de la nécessaire reprise en main de la congrégation par le cardinal Barbarin puis de la dégradation de l’état de santé de la jeune sœur.

Départs, dépressions, suicides…

Début 2001, elle découvre que «des sœurs disparaissent». Des départs accompagnés parfois d’une demande de relève des vœux. A Saint-Jodard ces départs sont perçus comme autant de trahisons qui ne doivent en rien remettre en cause les manières de vivre de la communauté. Deux ans plus tard, la presse se fait l’écho du possible suicide d’une sœur Hélène. «Elle avait un grand désir d’aller vers le ciel, a-t-elle voulu partir plus vite ?» interroge le prieur général des frères de Saint-Jean. D’autres cas sont portés à sa connaissance de sœurs anorexiques hospitalisées d’urgence, mais également de suicides ou de tentatives de suicide. Sans parler des «pétages de plombs» nécessitant ultérieurement un long suivi psychiatrique. Les dérives sont les mêmes du côté de la communauté des frères de Saint-Jean. La presse (La Vie, le Monde, le Figaro…) s’en fait régulièrement l’écho depuis 1999, tout comme l’AVREF, association créée l’année précédente pour dénoncer les dérives sectaires dans les communautés religieuses

La persécution… premier pas vers la sainteté

Au printemps 2005, le cardinal Philippe Barbarin, décide de dissoudre les sœurs mariales, rattachées à la communauté Saint-Jean, en raison du comportement de la fondatrice et des plaintes formulées, pour manque de liberté et violences, par des familles de religieuses. Cette première alerte sera suivie, quatre ans plus tard, par la destitution de sœur Marthe elle-même et de tout le Conseil de Saint-Jodard, placé sous la juridiction canonique de l’archevêque de Lyon. Dans l’un et l’autre cas la réaction des religieuses est la même : réflexe de victimisation, dénonciation de campagnes de calomnies, refus de se soumettre, tenue de chapitres clandestins… Pour toutes «la persécution subie apparaissait comme un premier pas vers la canonisation.»

Des «messes de guérison de l’arbre généalogique»

En 2007, de violentes douleurs abdominales contraignent sœur Marie Laure à rentrer des Philippines. On la confie alors à un exorciste, prêtre de Saint-Jean, le père Paul-Marie. Le diagnostic est immédiat : toute douleur est considérée d’origine diabolique. Supposant une complaisance personnelle de la part de la religieuse et un antécédent familial, le prêtre célèbre des «messes de guérison de l’arbre généalogique» et lui appose, sur le dos, la lunule (2) de l’ostensoir portant l’hostie consacrée…

Revenant sur cette période de sa vie, sœur Marie-Laure confie : «Les troubles que je ressentais n’avaient pas d’autre cause que l’emprise dans laquelle ma supérieure me maintenait. (…) Je me sentais de plus en plus coupée de Dieu. Ma foi n’a jamais été aussi aride que durant ma vie communautaire.»

«Ce n’est pas avoir peur de la vérité que de garder le silence.»

Le lecteur qui, au travers du récit, suit la religieuse dans son calvaire «consenti» (toujours au nom de la volonté de Dieu) n’est pas au bout de ses surprises. Il découvre qu’en 2004, Mgr Poulain et Mgr Madec (3) chargés de suivre la communauté de Saint-Jean, répliquent aux accusations de l’Avref et se disent «témoins de la vitalité de cette communauté et de la fécondité de la consécration de ses membres au service de l’Evangile.» En février 2006, accueillant la communauté à Rome au nom du Saint Père, le cardinal Poupard déclare à l’adresse du père Marie-Dominique Philippe : «Continuez, cher père, à accompagner de votre sagesse et de votre fervente charité, ces filles et ces fils de l’Eglise.»

En 2009, au plus fort de la crise, le Vatican nomme auprès des sœurs de Saint-Jean un administrateur en la personne de Mgr Bonfils (4). L’année suivante, Marie-Laure Janssens qui a quitté définitivement la communauté lui adresse un rapport accusateur et lui rend visite à Saint-Jodard, avec le sentiment que ses récriminations importunent le prélat. En 2012, elle se tourne vers Mgr Brincard (5) qui lui a succédé et lui fait meilleur accueil. Lorsque, quelques mois plus tard, elle lui demande l’autorisation de rendre public son témoignage, elle reçoit de lui la réponse suivante : «Votre témoignage est impressionnant. Il est très éclairant. Je vous en remercie. Le silence de l’Eglise est, à sa manière, un acte de miséricorde à l‘égard des personnes. Ce n’est pas avoir peur de la vérité que de garder le silence lorsque celui-ci est le langage du don de soi, le langage du service comme la Vierge Marie vous le fait comprendre.»

Pour celle qui, durant onze ans, a été victime «d’abus spirituel», c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Miséricorde à l’égard des responsables de ces dérives ? Mais quelle miséricorde pour leurs victimes ? La réponse ne lui parviendra jamais. Quelques mois plus tard Mgr Brincard meurt d’un cancer.

Rien n’avait changé…

L’ancienne religieuse aurait pu en rester là. Après tout, elle vivait désormais heureuse avec son mari rencontré au Québec et leurs deux enfants. Quelle idée lui a-t-elle pris, en 2013 à son retour en France, d’aller consulter sur Internet, le site de la Communauté Saint-Jean ? Elle y découvre « les mêmes mensonges », les « hommages mielleux du père Zanotti-Sorkine et de Daniel Ange » à l’adresse du fondateur, décédé en 2006, que le nouveau général de la Communauté Saint-Jean vient pourtant de reconnaître coupable d’abus sexuels, euphémisés sous le vocable : «gestes contraires à la chasteté». Elle apprend que les sœurs dissidentes, interdites par Rome, sont désormais accueillies en Espagne par l’évêque de Saint-Sébastian… «Le nom de la communauté avait changé. Le nom des évêques protecteurs et responsables avaient changé. L’habit avait changé. Mais je savais rien qu’en lisant (…) que cette nouvelle communauté était un fac simile de celle qui m’avait fait souffrir.»

«Face au silence criminel de l’institution…»

Les dernières pages du témoignage sonnent douloureusement. «J’ai cru pendant des années que pour que la vérité éclate, il fallait s’adresser aux évêques.» (…) Je sais aujourd’hui que «témoigner auprès d’un évêque c’est comme hurler dans une pièce insonorisée.» (6)

Dès 2013, pourtant, «L’appel de Lourdes» lancé par un collectif de victimes et parents de victimes (7), a interpellé directement les évêques de France sur la question des dérives sectaires dans les communautés catholiques. En leur nom, Mgr Pontier Président de la Conférence des évêques de France, a «assuré les victimes de leur compassion et appelé à faire la vérité.» Mais, pour beaucoup, la question reste posée de la détermination réelle de l’Eglise à mener ce combat jusqu’au bout en totale transparence et vérité.

Que dans son travail d’écriture, l’auteure du livre omette, à l’heure du bilan, de verser au crédit de l’Eglise la double intervention du cardinal Barbarin dans la gestion de la crise, est significatif. Cet « oubli » en dit long sur sa conviction, partagée par d’autres victimes en d’autres affaires, que l’Eglise reste finalement paralysée par la peur du scandale et ne va pas jusqu’au bout de son devoir de vérité. Certes, il lui arrive d’agir, lorsque la situation est devenue intenable, mais sans ce travail pédagogique en toute clarté qui permettrait aux principaux intéressés  – ici les religieuses – comme à l’opinion publique de comprendre, d’entendre vraiment ce que veut dire l’Eglise.

Il faut lire le Silence de la Vierge, il faut entendre dans sa rudesse l’ultime message de celle qui a finalement choisi de témoigner à visage découvert  : «Face au silence criminel de l’institution, face aussi à l’aveuglement de « mes sœurs » qui, par dizaines, souvent de manière anonyme, viennent régulièrement sur la toile témoigner de l’innocence de leurs fondateurs et du trésor de leur vocation, j’ai choisi de simplement vous raconter une autre histoire, mon histoire.»

  1. Marie-Laure Janssens avec Mikael Corre, Le silence de la vierge, Bayard, 2017, 250 p. La sortie du livre en librairie est annoncée pour le 11 octobre.
  2. La lunule est la partie vitrée de l’ostensoir qui contient l’hostie consacrée.
  3. Mgr Poulain évêque émérite de Périgueux a été nommé «assistant religieux» par le cardinal Barbarin pour vérifier que la vie communautaire des sœurs est saine. Mgr Madec est alors assistant pour la congrégation des frères.
  4. Mgr Bonfils est évêque émérite de Nice.
  5. Mgr Brincard, aujourd’hui décédé, est alors évêque du Puy.
  6. Dans cette affaire, la seule lueur semble être venue de Mgr Benoît-Gonnin, évêque de Beauvais auquel elle signale en 2014 la présence d’une communauté sur le territoire de son diocèse. Un an plus tard il l’informe qu’il vient de fermer le prieuré, non sans avoir du affronter des pressions de tous ordres. On fait d’ailleurs généralement un contresens sur la signification de l’obligation faite aux évêques de « faire remonter » toutes les affaires de pédophilie et de dérives sectaires à la Congrégation pour la doctrine de la foi. L’interprétation la plus commune étant qu’ainsi le Vatican entend étouffer le scandale. Alors qu’il s’agit, au contraire, de retirer les dossiers de la seule responsabilité d’évêques qui, parfois, ont un intérêt personnel à conserver le secret sur certaines affaires. La nomination récente de Mgr Luis Ladaria, jésuite espagnol, à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi, est interprétée par certains comme signe de la volonté du pape François d’être réellement intraitable sur cette question.
  7. L’appel est signé de Yves Hamant, Xavier Léger, Aymeri Suarez-Pazos  ainsi que par une quarantaine de victimes ou parents de victimes de différentes communautés.

 

 

 

 

 

 

148 comments

  • « on juge d’un arbre à ses fruits » non?
    Or je constate que sur ce blogue (et sur d’autres assurément) certains prennent un malin plaisir à dire pis que pendre des communautés nouvelles du fait des errements parfois scandaleux ,hélas, de certains de leurs fondateurs. Or combien de prêtres et de religieux sortent ou sont sortis de ces communautés et parmi eux combien sont réellement pourris? Combien? Mais voilà une question que l’on écarte soigneusement pour la bonne raison que le mode de fonctionnement de ces communautés nouvelles n’a qu’un rapport des plus lointains avec les ^principes des années préconisés par certains dans les annèes 70
    A toutes fins utiles je précise que je ne suis membre d’aucune de ces communautés.

    • Dominique, un débat est comme une grève… il faut savoir les arrêter avant qu’ils ne s’enlisent. Les arguments de votre post, que vous avez le droit de formuler, nous ont été servis cent fois. On peut vous objecter – et je le fais – que le discours entendu tant de fois « le fondateur est peut-être pervers mais l’œuvre est saine » se heurte au fait que la plupart de ces fondateurs ont mis en place des hommes et/ou des femmes qui, souvent, restent au commandes de ces communautés et que l’on peut honnêtement s’interroger sur le charisme propre de telle ou telle… lorsqu’on voit les déviances qui se sont fait jour.

      Pour le reste, c’est le piège absolu. Oui nombre de communautés nouvelles donnent des prêtres à l’Eglise dans une période de crise des vocations. Voilà l’argument absolu contre lequel aucune objection ne serait recevable. Ce seraient là les fruits indiscutables permettant de juger de la bonne santé des arbres (communautés) qui les ont portés. Je sais que c’est là un argument qui, pour certains, devrait l’emporter sur toute autre considération et dont la réfutation apparaît comme relevant de la mauvaise foi.

      Je maintiens, néanmoins, mon « objection de conscience ». Je continue de m’interroger sur le profil de tels ou tels de ces prêtres au regard des besoins de la mission dans la société qui est la nôtre, sauf à considérer que ces hommes de Dieu, dussent être considérés « hors sol », pour leur seule appartenance à l’ordre de Melchisédech ! Enfin, je conteste de manière radicale que les seuls fruits de l’arbre à prendre en considération pour juger de sa bonne santé de l’arbre soient les vocations sacerdotales et/ou religieuses. C’est là une vision exclusivement ecclésiastique de l’Eglise à laquelle je n’adhère pas. Et le pape François non plus si je l’ai bien lu et compris.

  • Dominique, vous aimeriez lire d’autres témoignage: eh bien cherchez et vous trouverez! Mais avant: à partir de combien seriez-vous satisfait?
    Dominique, vous appelez à la miséricorde. Or seules les victimes sont qualifiées pour inviter à la miséricorde envers ceux qui leur ont fait du tort.
    ML Jansens signale que tout départ est qualifié de « trahison ». C’est hélas la coutume quand un groupe se sent faible, quel que soit le milieu (religieux, associatif, politique, …). Exclure ou stigmatiser est un aveu de faiblesse de la part du groupe qui en use … surtout s’il abuse en ajoutant des mines de martyrs, de victime de complots, s’il use d’allusions, … ces figures rhétoriques démagogiques.

  • Moi je suis d’accords qu’on peut juger un arbre à ses fruits. Quand il y a autant de fruits malades et toxiques, il y a à s’interroger sur les racines. Parfois on ne sait qu’un fruit est malade qu’après l’avoir bien disséqué ou gouté, pas à son apparence.

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