Pensées pour un temps de confinement (4)

Pensées pour un temps de confinement (4)

Lorsque la Semaine sainte vient éclairer le combat des hommes contre le coronavirus.

Cette semaine, les événements qui marquent nos vies depuis un mois sont entrés en étrange résonance avec les fêtes chrétiennes du Triduum pascal. Cette confluence justifiait un élargissement dans le choix au quotidien de ces « pensées » extraites de mes carnets de lecture que je reprends ici en fin de semaine. J’ai d’abord imaginé que nous vivions pour l’heure la souffrance et la mort du Vendredi saint, à travers ce combat contre la pandémie, dans l’espérance commune d’une victoire finale, Pascale, qui verrait la vie triompher à nouveau. Puis je me suis ravisé. La conviction s’est imposée à moi qu’à chaque minute, sur des milliers de fronts, se vivaient inextricablement mêlés des temps d’agonie qui nous rapprochaient du mystère de la Croix et déjà des aubes de Résurrection. Parce que, selon l’enseignement du Jeudi Saint, des hommes et des femmes, croyants et non-croyants, avaient spontanément ceint leur tablier et s’étaient agenouillés au pied de leurs frères pour les soigner. 

A l’heure où des ostensoirs s’élevaient en bénédictions au-dessus des toitures des villes, où des prêtres célébraient face caméra pour leur peuple dispersé… c’est dans le corps à corps de milliers de soignants et non-soignants avec la maladie de leurs frères, et dans le soutien populaire qui les portait, que j’ai lu l’expression la plus sûre de la Présence réelle et de la communion des saints.

© Alessandro Garofalo / Reuter

J’ai souvent évoqué auprès de mes proches – peut-être en trouverait-on trace dans tel billet de ce blog – le bouleversement qu’avait été pour moi, jeune adulte, la redécouverte du récit du Buisson Ardent dans le livre de l’Exode. Lorsque Moïse demande à Dieu de lui fournir une preuve tangible, à opposer au peuple Hébreu, que c’est bien Lui qui l’envoie le délivrer, Yahvé répond : « Je serai avec toi et voici le signe qui te montrera que c’est moi qui t’ai envoyé. Quand tu feras sortir le peuple d’Egypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. » Où je nourris la certitude que nous n’aurons jamais d’autre preuve de son existence que la louange du peuple croyant. 

Parfois, le monde catholique se lamente de la dureté des temps, de ce qu’il perçoit comme une nouvelle traversée du désert. Il s’angoisse de la question des Evangiles « Le Fils de l’Homme, quand il reviendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Cette semaine, c’est, à l’inverse, une phrase extraite d’un livre du père Jean-François Six, retrouvée dans mes carnets, qui s’est imposée à moi comme le plus sûr reflet du réel dont j’étais le témoin. « On ne pourrait pas espérer le Ciel si on n’avait pas, dès ici-bas, ces signes du ciel que sont les êtres humains vivant les Béatitudes. » (Les béatitudes aujourd’hui). Alors, oui, on peut espérer le Ciel. 

23 – RAINER MARIA RILKE

« Les jours passent, quelquefois j’entends passer la vie. Et rien ne s’est encore produit, il n’y a rien de réel autour de moi ; je ne cesse de me diviser et de me perdre en ruisselets, quand je voudrais n’avoir qu’un lit et grandir (…) Peut-être nous sera-t-il permis, quand nous deviendrons très vieux, un jour, tout à la fin, de céder, de nous répandre dans un delta. »

Rainer Maria Rilke, Lettre à Lou Salomé (in Etty Hillesum, les écrits, journaux et lettres)

Rainer Maria Rilke, Lettre à Lou Salomé (in Etty Hillesum, les écrits, journaux et lettres)

24 – PAPE FRANCOIS

« Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin l’Eglise aujourd’hui, c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur des fidèles, la proximité, la convivialité. Je vois l’Eglise comme un hôpital de campagne après une bataille (…) Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons aborder le reste. »

Pape François, L’Eglise que j’espère

25 – JACQUES RIVIERE

« De chaque jour qui se lève j’attends, non pas qu’il me rapproche de la perfection, mais qu’il me révèle de moi quelque chose de nouveau. »

Jacques Rivière, De la foi 

26 – JOSEPH DELTEIL

« Et brusquement comme se déclenche une trappe, un orage en grossesse, un lion… dégrafant  tout son manteau il le jeta d’un grand revers aux pieds de son père, comme une dépouille. Voilà ! Il ôta sa toque, la jeta par-dessus le manteau. Il jetait à toute volée. Il jeta son pourpoint, il jeta ses souliers (…) Il déboutonna ses chausses, les jeta aux orties. Il jeta sa chemise, il jeta… Il riait irrésistiblement de toutes ses entrailles. Une joie inouïe, une joie d’âme…

Et l’on sentait que ce qu’il jetait là, de si bon cœur sous les espèces de quelques étoffes, c’était en vérité le Vêtement, le tissu des préjugés, des artifices, des passions de l’homme (vêtu de coutumes, comme de costumes), un fard comme un autre, un masque… C’était le monde des choses ( et qu’est-ce que le péché sinon la chute dans les choses, l’enchosement ?)

A terre, les choses de la terre. ! C’était en vérité l’Héritage (après l’inventaire), l’Héritage historique de l’homme, toute la vieille défroque de l’humanité, le monde païen, le fatras social, la culture, le savoir, c’étaient déjà les richesses de l’Eglise, ces clergés opulents comme des éléphants d’Inde, ces cathédrales « monstrueuses » pétries de sueur et d’orgueil, c’était en vérité et jusqu’à la racine même de la civilisation matérielle, c’était tout simplement la fameuse « condition humaine » , et jusqu’au propre péché originel…

Joseph Delteil, François d’Assise

27 – MARGUERITE YOURCENAR

« Peut-être Dieu n’est-il dans nos mains qu’une petite flamme qu’il dépend de nous d’alimenter et de ne pas laisser s’éteindre (…) Combien de malheureux qu’indigne la notion de son omnipotence accourraient du fond de leur détresse si on leur demandait de venir en aide à la faiblesse de Dieu ? »

Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir

28 – DOSTOIEWSKI

« Croire qu’il n’y a rien de plus beau, de plus profond, de plus humain, de plus raisonnable, de plus viril et de plus parfait que le Christ, et non seulement qu’il n’y a pas, mais – je me le murmure avec un cœur jaloux – qu’il ne peut rien y avoir. »

Dostoievski, Lettre

29 – DANIEL MARGUERAT

(Le dernier livre de Daniel Marguerat figure dans la pile de mes prochaines lectures. Mais cet extrait d’une récente interview à la Croix, en résonnance avec ce livre et les événements où nous baignons, est tellement proche de ce que j’ai envie de partager en ce jour de Pâques, que je m’autorise cette entorse à ma règle du jeu en le publiant en lieu et place d’un passage du livre lui-même…) 

« En étudiant les récits de la résurrection, je me suis rendu compte que si la proclamation pascale s’est placée au cœur de la foi, c’est parce que le Christ, ressuscité, est aussi un Christ « ressuscitant ». Les premiers chrétiens (…) ont  bien vu (…) que le message de Pâques n’est pas seulement un message d’outre-tombe. C’est un message qui perçoit comment, au cœur de la vie, Dieu vient nous surprendre et nous donne la force de surmonter les échecs et les malheurs, ces petites morts que nous traversons.

Il faudrait dire et répéter que Pâques est la fête du Christ ressuscitant, c’est-à-dire le Christ qui nous relève. Je crois à la résurrection future des corps ; Dieu nous accueillera après notre trépas ; mais j’y crois parce que je discerne, dans ma vie et la vie d’autres, les signes du Christ ressuscitant. Des épisodes de notre vie ont un parfum de résurrection : ce parfum est la trace du Dieu qui ressuscite et relève. »

Daniel Marguerat, Vie et destin de Jésus de Nazareth (Ici : extrait d’une interview à la Croix l’hebdo du 4 avril 2020). 

Je vous proposerai une nouvelle  – ultime ? – sélection la semaine prochaine, si se confirme que celle ci présente encore pour vous quelque intérêt ! Et d’ici là : prenez soin de vous ! 

11 comments

  • Cet extrait de Daniel Marguerat est d’une grande profondeur. Ce qu’il dit est tellement vrai…
    Encore une fois merci.

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  • Merci René de nous proposer ni des discours , ni des cérémonies mais des présences, une présence. Là se cache la vie. En 50 ans d’action aux cotés des personnes fragiles mais combattantes j’ai découvert le sens incarné du mot Sauvé. Il n’y a rien de miraculeux ni d’extraordinaire mais une réalité ; je ne suis plus seul!. C’est ce que me disent les prisonniers pour lesquels nous écrivons. c’est ce que me disent les compagnons du développement que nous accompagnons. Le problème n’est pas réglé mais tout est changé : « Je ne suis plus seul ».

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  • Oui, et il est bon de dire que « la foi » il n’est qu’à ouvrir les yeux pour la voir, elle n’est pas difficile à trouver. Confiné depuis 4 mois dans une armure pour vertèbres fracturées, je vois le système de santé public à l’œuvre. J’ai d’autant mieux apprécié ce vécu que j’avais étudié, deux ans plus tôt, le « projet régional santé » dans le cadre d’un petit groupe de travail au sein de mon parti politique. Fin 2019 l’épisode gilets jaunes était encore dans toutes les têtes et la réforme des retraites encore plus. Manifestement, la foi en leur travail, l’esprit d’équipe et l’attention à ceux qui souffrent de la plupart, qu’ils abusent de l’appel d’urgence, ou pas, sont la fierté de ces personnes.
    Sans être aussi idyllique que l’Église qu’espère François, j’ai vu une forme d’Église qui y ressemble.

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  • Plus encore que toutes ces citations, ce qui a retenu mon attention et m’a ému profondément c’est le bouleversement qu’avait été pour vous la redécouverte du récit du Buisson Ardent dans le livre de l’Exode et la certitude que nous n’aurons jamais d’autre preuve de son existence que la louange du peuple croyant et ces signes du ciel que sont les êtres humains vivant les Béatitudes.

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    • Dans son introduction à la Bible Hébraïque G Steiner mentionne notamment les passages difficilement compréhensibles du savoureux dialogue entre Dieu et Moise .Parmi ceux ci outre la tentative de meurtre de Dieu envers Moise , il y a ce passage étrange que la King James version traduit ainsi : Dieu montra à Moise ses « back parts  » .Cela voudrait il dire que celui qui voudrait se complaire dans une contemplation qui ne renvoie pas vers les hommes et ce qu’il nous est donné de vivre au milieu d’eux , voit Dieu se détourner de lui , lui tourner le dos pour reprendre les pudiques traductions d’une expression plus crue ?
      C’est aussi le fondement de la dogmatique de Karl Barth : nous ne pouvons rien dire à priori de l’être de Dieu , nous ne pouvons connaître son identité qu’au travers de ses œuvres pour nous,
      hier lors de l’Exode comme aujourd’hui .
      Le buisson ardent nous renvoie au réel , Dieu se manifeste concrètement dans son action aimante et agissante au milieu de nous .
      Aujourd’hui il est réellement présent dans toutes les actions de ceux – des décideurs à la caissière de supermarché en passant par le médecin et l’éboueur , grâce à qui nous ne succombons pas des effets du virus .
      Ce matin en faisant mes courses de première nécessité en passant quelques minutes devant le saint sacrement je ne priait pas une idole cachée , chosifiee , mais devant le signe , le symbole ( même si ce mot est piégé) le buisson ardent de la reconnaissance de la réelle présence de Dieu a travers l’action de tous ceux qui « prennent soin de l’autre « ( en espérant aussi en être au sein de mon confinement)

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      • Après la révélation à Moïse au Buisson ardent, Guy, aujourd’hui Dieu s’est révélé à nous par son incarnation, sa mort sur la croix et sa résurrection.
        « Qui me voit voit le Père » (Jean 14,9)
        Et oui, bien sûr, aujourd’hui la réelle présence de Dieu se manifeste à travers l’action de tous ceux qui « prennent soin de l’autre »
        Cf. 1 Corinthiens 12 et 13

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  • Merci en particulier pour cette citation de Daniel Marguerat…Dieu est tout puissant que parcequ’il est tout suscitant… Ressuscitant.. Je crois aussi que c’est le sens profond de la Résurrection comme de tout l’Evangile. Sucitare en latin cela veut littéralement dire faire jaillir, mettre en mouvement, soulever… Et en grec: relever,
    éveiller…. Tout cela est en cohérence et en résonance avec ce que dit Jésus à la samaritaine de lui même : une source qui jaillirra en toi jusque dans la vie éternelle,
    Avec ce que dit Jésus au paralytique: « Veux tu guérir ? Levé toi et marche » ou à l’aveugle : « Que veux tu que je fasse pour toi »… Jesus fait appelle à notre désir profond…
    C’est encore en résonance avec le royaume comparable au levain jeté dans une grande quantité de farine qui fait soulever la pâte…

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  • Merci René Poujol pour ce choix de textes.
    Le récit du buisson qui brûle sans se consumer. Oui, c’est vrai, vous avez raison de souligner la suite sur le signe qui sera donné à Moïse. « Nous » sommes la preuve de Dieu, ou plutôt sa « vérification ». « Nous » en tant que célébrant, rendant grâces, louant.
    Continuez.

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  • Le temps du confinement est celui de la remise en question de notre routine, une remise en question de notre rapport au TEMPS, de nos habitudes. Les semaines, mois a venir risquent d’etre difficiles, notamment au niveau, mental et emotionnel.

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