Anne Soupa : provocation, appel au débat ou constat de rupture…

Anne Soupa : provocation, appel au débat ou constat de rupture…

En postulant officiellement pour l’archevêché de Lyon, la théologienne enclenche un processus dont la maîtrise paraît incertaine. 

Depuis lundi 25 mai, l’information fait le buzz, non seulement sur les réseaux sociaux mais également dans les grands médias : Anne Soupa, bibliste et théologienne, essayiste, co-fondatrice du Comité de la Jupe et de la Conférence catholique des baptisé.e.s francophones (CCBF) a officiellement posé sa candidature pour l’archevêché de Lyon. Une femme pour succéder au cardinal Barbarin ? Le droit de l’Eglise ne le permet pas ! Elle le sait parfaitement. Mais au-delà de la provocation elle entend faire bouger les lignes dans la tête même des baptisés en rendant la chose « envisageable ». La provocation ai-je pu lire ici et là se veut une invitation au débat. Alors débattons ! Et débattons déjà le fait de savoir si une telle initiative est bien à même d’ouvrir réellement le débat. 

C’est donc un acte de candidature en bonne et due forme que pose Anne Soupa. Elle le commentait, dès lundi, dans les colonnes d’un journal Lyonnais. En bonne et due forme s’il s’était agi de candidater à la mairie de la capitale des Gaules, selon un schéma classique dans une structure démocratique. Mais hors de propos s’agissant de l’archevêché de Lyon. Car, chacun le sait – ou devrait le savoir – on ne postule pas aux fonctions ecclésiales liées à la mission. On est appelé ! Ce qui est vrai tout autant pour un diacre, un prêtre ou un évêque. Cela, Anne Soupa le sait parfaitement. Elle s’attend donc à un « non possumus » de la part du Nonce apostolique. Ce qui serait déjà une marque de considération… au regard du probable silence qui va entourer sa démarche. 

Alerter sur la place des femmes dans l’Eglise

On l’aura compris, le but poursuivi est ailleurs. Elle s’en explique notamment dans l’hebdomadaire La Vie : « J’aimerais que le débat avance quant à la question de la distinction entre le ministère ordonné et la gouvernance de l’Église. Le pape François a demandé aux théologiens de travailler sur ce point, et je considère qu’il ne s’est rien passé. Je vois ma candidature comme une façon de poser la question de l’articulation entre sacrement, pouvoir et sacerdoce. » 

Débattre ! S’agissant de la place des femmes dans l’Eglise, combat de toujours de la co-fondatrice (avec Christine Pedotti) du Comité de la Jupe, les éléments du débat sont publics et déjà anciens. La distorsion est criante entre la place que tiennent objectivement les femmes dans l’Eglise, à tous les niveaux de responsabilité, et le fait qu’elles restent écartées des organes de gouvernance réservés aux hommes car liés à l’exercice d’un ministère ordonné qui, comme on le sait, sont ouverts au seuls célibataires masculins. Quadrature du cercle ! La littérature abonde sur le sujet, nourrie entre autres par Christine Pedotti, Maud Amandier et Alice Chablis, Anne-Marie Pelletier ou l’italienne Lucetta Scaraffia dont le titre de l’un des derniers ouvrages : Du dernier rang, les femmes et l’Eglise (Salvator) illustre bien la situation qu’elle dénonce.

Ouvrir le débat… mais avec qui ? 

Débattre disais-je, oui , mais avec qui ? Il suffit de lire l’avalanche des commentaires sur les réseaux sociaux – et sur le site de l’intéresssée – pour vérifier que les inconditionnels d’Anne Soupa et un certain courant de « chrétiens d’ouverture » se réjouissent d’un acte perçu comme courageux et prophétique, là où les tenants de la Tradition ou plus simplement les « observants » qui, récemment, ont été au premier rang du combat pour la réouverture au culte des églises, n’ont pas de mots assez ironiques ou méprisants pour une initiative jugée ni plus ni moins hérétique… Imaginer faire débattre ensemble les uns et les autres est donc pure illusion !

Débattre avec l’opinion par médias interposés ? Mais, hors du monde catholique, l’opinion se fiche totalement d’une question qui ne la concerne pas ! L’archevêché de Lyon l’intéressait parce que le titulaire en était le cardinal Barbarin, du fait même de l’affaire de pédocriminalité dans laquelle il s’était pris les pieds. Mais que lui importe son successeur ? La démarche d’Anne Soupa illustre la misogynie de l’Eglise ? Mais cela tout le monde le sait ! Et au fond c’est tant mieux, car au moins cela dispense les plus honnêtes de remettre en question leur vision de l’institution catholique. Les médias sont évidemment sur cette même ligne qu’ils ont contribué à forger et qui leur convient parfaitement !

Débattre avec les évêques de France ? Mais l’excès même de la démarche engagée – une femme candidate à un poste d’archevêque – leur fournit un alibi inespéré pour surtout ne rien faire et éluder le débat, même le plus légitime, portant sur la place des femmes dans l’Eglise, auquel on prétend les contraindre ! Au motif bien connu que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». Et de toute manière, sur cette question comme sur bien d’autres, les évêques sont eux-mêmes tellement divisés ou persuadés que c’est à Rome que se trouve la réponse, qu’il est peu probable qu’ils se risquent à ouvrir le moindre débat, y compris dans leur diocèse. Débattre alors avec le Vatican ? Je crains que les audaces de la Présidente du Comité de la jupe ne fassent pas bouger le moindre pli d’une soutane romaine ! 

Au risque de la rupture

Alors ? Alors le risque est que ce coup de poker constitue moins le détonateur d’un débat dans l’Eglise, qu’un simple constat de rupture entre un courant du catholicisme français et l’institution ecclésiale. Et qu’à la faveur de cette impasse, une fois les commentaires taris dans un climat de passion non apaisée, nombre de ces catholiques qui, jusque là, avaient adhéré au slogan de la CCBF « ni partir, ni se taire », se résignent finalement à partir, faute de pouvoir parler ou tout du moins d’être entendus. Ce qui serait la meilleure façon de laisser le champ dénitivement libre aux partisans d‘une « Eglise de toujours » attachée au discours sur la complémentarité hommes-femmes, là où d’autres mènent le combat de l’égalité. Le risque est tout aussi grand qu’à l’intérieur même de la nébuleuse des « chrétiens d’ouverture », déjà bien fragile, une telle initiative puisse marquer durablement le clivage entre ceux qui, espèrent encore – peut-être à tort – maintenir le dialogue avec l’institution et ceux qui accepteraient le « risque » d’une rupture consommée. 

Même si l’initiative présente revient à une « enfant terrible » de la cathosphère, force est de constater qu’elle illustre, à sa manière, le durcissement actuel au sein du monde catholique. Et le fait que chacun, épiscopat y compris, en porte une part de responsabilité. 

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